Qu’est-ce qu’être « romantique » ?

Aujourd’hui, hommes et femmes sont à la recherche de réponses à une grande question : comment faire que son couple soit durable et agréable à vivre ? L’une des grandes réponses que l’on entend partout est : « Plus de romantisme ! ».

Mais qu’est-ce que le « romantisme » ?[1]

En occident, au 19e siècle, le romantisme émerge comme un mouvement littéraire qui met en valeur le sentiment amoureux.

Au 20e siècle, le romantisme n’est plus seulement un sentiment : ce sont des moments passés à deux, marqués par des activités de consommation et de divertissement : on s’habille de façon plutôt chic, on « sort ensemble », on se fait un « dîner romantique », etc. Être romantique, c’est désormais être le bon client de toute l’industrie de la consommation, du divertissement et du tourisme, qui fournit des objets et des expériences « romantiques ».

Une étude sociologique a été réalisée auprès d’enfants et de jeunes de 8 à 16 ans, pour observer leur imaginaire de l’amour et du « romantisme »[2].

Les enfants de 8 ans n’ont pas encore d’expérience romantique. Ils n’emmènent pas les filles à dîner. Et pourtant, 80% d’entre eux sont capables de donner une description visuelle très précise de ce qu’est un dîner « romantique ». Par exemple, l’un d’eux va dire :

« Un dîner romantique, c’est un dîner dans un resto tranquille, sur fond de musique, au bord de la plage ».

Ils ont déjà intériorisé des standards culturels très précis. Ainsi, un dîner « romantique », c’est un dîner où l’on consomme toute une série d’objets : de la musique, une nappe blanche, des bougies, des chandelles, etc.

L’étude interroge également : « Quelle boisson est plus romantique : la bière ou le champagne ? ». 

« Le champagne », car c’est cher et sort de l’ordinaire de la vie quotidienne, répondent la quasi-totalité des enfants interviewés.

Ces derniers reconnaissent les biens de luxe comme étant plus romantiques : le champagne, le caviar, etc., sont plus « romantiques » que les frites ou les pâtes.

La même étude s’est intéressée au « romantisme » vu par les adultes. On retrouve exactement le même imaginaire chez les adultes comme chez les enfants, car on baigne tous dans le même plasma culturel, sous l’influence des mêmes industries.

« Dans quel genre de restaurant iriez-vous pour un dîner romantique ? », demandent les chercheurs.

« J’irais dans un restaurant de luxe. Un bon met et un bon champagne vous met dans une bonne disposition pour être romantique dans votre couple ».

« Qu’est-ce qu’un moment romantique selon vous ? », continuent à demander les chercheurs aux adultes. Ils obtiennent une série de réponses telles que :

« C’est surprendre ma femme : je créerai la surprise avec deux billets d’avion pour Mexico ».

« C’est l’emmener dans un restaurant de luxe ».

« Un moment romantique, c’est une cabane dans les bois, c’est avoir le sentiment d’être complètement isolés du monde ». 

« Mon moment le plus romantique, c’est lorsque j’étais à Paris avec elle, que je l’ai embrassé et à ce moment, il a commencé à neiger ».

Derrière la variété des réponses données à la question de savoir qu’est-ce qu’un moment « romantique », on retrouve les standards culturels modernes. Un moment romantique, c’est un moment qui sort de l’ordinaire et qui passe soit par la consommation de biens de luxe, soit, à l’inverse, par le retour à la nature et à l’authenticité. Le luxe symbolise notre pouvoir d’achat et notre statut social : « Quand on consomme du luxe, on se sent aussi grand que les grands de ce monde… ». Le naturel ou l’authentique symbolise le désir de se retrouver à deux en couple, pour être soi-même, loin du travail et loin de la société de consommation.

L’industrie du tourisme, par exemple, nous vend des séjours « romantiques » de luxe (dans un palace, dans une suite avec jacuzzi…) ou au contraire, « antimodernes », plus authentiques et naturels (une cabane dans les bois, une maisonnette en bambou sur une île…), tout en payant, paradoxalement, un avion pour se rendre au cœur de la nature, des plats bio, etc.

Prenons encore une illustration. Catherine Townsend, tient une colonne pour le journal The Independant[3] dans laquelle elle raconte ses aventures « romantiques » et sexuelles. Dans l’une de ses publications, elle raconte les préparatifs de sa rencontre amoureuse. On voit tout ce qu’elle achète comme services et produits pour se préparer à son rendez-vous amoureux : manucure, pédicure, épilation, brushing, sous-vêtements, chaussures, maquillage, taxi pour se déplacer, etc. Elle comptabilise plusieurs journées de préparation et plus de 300€ de dépenses.

Dans ses récits, on voit que la rencontre amoureuse nécessite des préparatifs qui sont déjà des actes de consommation. L’homme et la femme sont sous la pression d’être « sexuellement attirants » et donc d’être attirants grâce à l’achat de biens de consommation.

En somme, de toute l’histoire de l’humanité, les marchands n’ont jamais autant instrumentalisé l’amour, et l’individu n’a jamais été aussi colonisé dans son imaginaire, au point qu’ « aimer », « exprimer ses sentiments », « être romantique », se traduisent systématiquement sous la forme de la consommation d’un objet ou d’une expérience de divertissement : offrir un sac à main ou un bijou, se payer « un voyage en amoureux », « sortir ensemble » au cinéma, etc.

En effet, l’idéal romantique et son expression ont été largement formatés par l’industrie de l’imaginaire (le cinéma, la publicité…), par l’industrie du tourisme, du divertissement et de la consommation. Toutes ces industries vendent des objets de consommation grâce à l’image de l’amour et du couple.

Pendant la Saint Valentin par exemple, les ventes explosent. L’économie des petits cadeaux est en plein essor : vente de cartes de sentiments, de verres personnalisables, de crayons avec un cœur dessus, etc. Ainsi, le sentiment amoureux est exploité, transformé en actes d’achat d’objets de consommation et de biens de loisirs. Toutes ces industries visent le couple, marié ou non, qui recherche une aventure romantique ou sexuelle.

Ainsi, l’idéal et les pratiques romantiques ont été récupérés et reformatés par les biens et les technologies du loisir. Aujourd’hui, plus que jamais, l’amour vrai a besoin de se libérer de toutes ces industries qui formatent son imaginaire et sa façon de s’exprimer. Le romantisme doit se libérer de la pression de la variation infinie des plaisirs et de la consommation.

En conclusion, au-delà de la récupération du romantisme par les industries du divertissement et de la consommation, comment les hommes vivent-ils la demande féminine de plus de romantisme ? Et au-delà de la critique de l’instrumentalisation économique du romantisme, quel art d’être romantique peut-on offrir pour tous, pour les hommes notamment ? Ces questions seront discutées lors de nos prochains articles.

 

Notes :

[1] Ces réflexions sont des notes personnelles prises du séminaire de recherche d’Eva Illouz, Amour et modernité, donné à l’EHESS, en 2017

[2] Cf. Eva Illouz, Bachen Christine, Imagining romance: Young people’s cultural models of romance and love, in Critical Studies in Media Communication 13(4). January 1996

[3] http://www.independent.co.uk/search/site/Catherine%2520Townsend

  1. Stephania dit :

    J’aime vraiment la construction de cet article et felicite son auteur.
    Du coup j’aimerais qu’un autre article sorte afin de nous montrer comment etre romantique sans la presence de l’industrie des divertissement, du tourisme et de la consomation; etre romantique naturellement.

    • Tony dit :

      La question qu’on peut se poser n’est elle pas qu’être romantique c’est être anti moderne pour notre époque ?

    • Alexandra dit :

      Bonjour,

      je suis d accord avec Stephania.
      Je pense qu il serait intéressant de rappeler quel est le romantisme sans ce conditionnement fait par lez industriels.

      Merci par avance.
      Prenez soin de vous
      A.

  2. Delamour.fr dit :

    Bonsoir à tous !

    Merci pour ces remarques et questionnements !

    Voici un article qui offre une autre vision du romantisme : http://delamour.fr/de-lart-detre-romantique
    Il répond en partie à la question de Stephania et d’Alexandra (merci d’avoir relancé, j’avais oublié de répondre 🙂
    @ Tony : votre question mériterait en effet d’être approfondie 🙂

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