Paradoxe moderne : s’épanouir ou se marier ?

Depuis quelques dizaines d’années la culture du « développement personnel » se diffuse partout dans les sociétés modernes et au-delà. Les musulmans français en sont de plus en plus séduits.

Mais quel est vraiment l’impact du développement personnel sur le célibataire, sur son envie et sa capacité à s’engager dans un mariage ?

Tout d’abord, de quoi s’agit-il ici lorsque l’on parle de « développement personnel » ?

Ce concept recouvre tellement de réalités très différentes qu’il semble difficile d’exercer une critique juste à son sujet. D’autant qu’il existe de plus en plus de coaches musulmans qui apportent leur interprétation personnelle du développement personnel.

Dans le cadre de notre étude, le développement personnel se manifeste chez le célibataire par la tendance à prendre le temps de s’épanouir de se connaître avant de se marier.

Et pour cela, il a tendance à pratiquer une introspection psycho-émotionnelle qui consiste à remplacer la question morale « Est-ce que telle orientation/action est Bien ? » par la question psycho-émotionnelle « Est-ce que ça me fait du bien ? ».

Jusque-là, le développement personnel ne fait que répéter ce que le bon sens populaire a toujours affirmé, à savoir que pour faire les bons choix dans sa vie, on a besoin de pratiquer une forme de dialogue intérieur pour peser les « pour » et les « contre », pour bien évaluer les qualités de l’autre et la compatibilité avec soi.

Mais il invite non pas à une introspection qui va permettre de prendre la décision de s’engager mais qui va au contraire, empêcher de prendre une décision et reporter systématiquement la décision de se marier, ou alors, une fois marié, il va pousser à remettre en cause régulièrement le choix qu’on a fait, au nom d’une quête de toujours plus d’épanouissement, au nom d’un « rêve » originel ou d’une « mission de vie ».

En poussant chacun à se demander, en permanence, s’il se sent épanoui dans le choix qu’il fait, il le pousse à s’installer définitivement dans le doute, l’incertitude et la peur de s’engager sur la durée. Au lieu d’éclairer la prise de décision il crée de la confusion et de l’indécision permanente.

Malgré la diversité de ses auteurs et de ses publications, le développement personnel est un courant dominant qui pousse à cultiver une introspection en se posant ce genre de questions :

  • Pourquoi est-ce que je cherche absolument à me marier ? Est-ce que le mariage est vraiment une bonne chose pour moi ? Ou bien est-ce que je veux me marier pour que les gens me voient comme quelqu’un de « normal » ? Pourquoi mon épanouissement passerait-il forcément par le mariage ? Ne peut-on pas s’épanouir sans ?
  • Quant à la personne avec qui j’envisage de me marier, est-ce que je me sens indépendant et épanoui avec elle ? Est-ce qu’elle ne va pas me voler mon épanouissement et mon indépendance ? Qu’est-ce qu’elle a à m’apporter pour me rendre heureux ?
  • Et pourquoi attendre de l’autre qu’il me rende heureux ? Est-ce que je ne dois pas être heureux tout seul, avec moi-même ? Mais si je suis heureux tout seul, alors pourquoi m’encombrer d’une personne et me perdre dans le mariage ? Et si vivre célibataire, s’épanouir à travers sa carrière, les voyages, le tourisme spirituel, les loisirs…, était plus épanouissant que de se marier ?

Sans s’en rendre compte, ce questionnement intérieur nous fait glisser vers la peur voire vers le rejet du mariage, ou en tout cas, vers la dévalorisation et le retardement du mariage.

Ainsi, les conseils impersonnels du développement personnel nourrissent le sentiment permanent de devoir mener un « travail sur soi » avant de se marier. Mais jusqu’à quand ? Comment peut-on s’engager si régulièrement, on revient sur sa décision au nom de son indépendance et de son épanouissement personnel ? Comment se fait-il que de plus en plus d’hommes et de femmes âgés de plus de 30 ans continuent à se dire et à se sentir « pas prêts » pour se marier, alors que dans les traditions prémodernes, la plupart sont mariés avant 30 ans ?

En fait, le développement personnel accentue le sentiment que l’on n’est « pas prêt » pour se marier, même lorsqu’on a dépassé 30 ans, lorsqu’on a toute sa raison, un toit, un travail et une vie sociale…

Doha témoigne de la confusion totale dans laquelle elle est aujourd’hui, précisément parce qu’elle cultive cette introspection excessive :

« Non, je ne me suis pas préparée au mariage. J’ai beaucoup réfléchi. J’ai été voir des coaches et des psychologues musulmans. Ça aide à comprendre les gens. Après, je me demande si je ne suis pas en train de divaguer, si je cogite pas trop. Je suis perdue ! ».

Inès témoigne de la façon dont la culture moderne – et le développement personnel en fait partie –, a miné chez elle et chez son entourage, l’envie et la capacité de se marier :

« Dans la tradition, au moins, l’engagement est très clair. Les codes du mariage sont clairs. On sait que le mariage est une bonne chose pour tous. Pas besoin de te faire des nœuds au cerveau pour te demander : ‘’Mais est-ce que le mariage est fait pour moi ?’’. Il y a très peu de place à se dire : ‘’Est-ce que c’est ce que je veux vraiment ?’’. Parce que c’est des questions sans fin !

Même les gens qui sont traditionnels se sont probablement posés ce genre de questions. Mais ils ne cultivaient pas cette question en permanence. Autrement, on change tout, tout le temps : de travail, de lieu de vie, de mari… 

Ça, c’est le modernisme ! Bouge tout le temps et ne t’enracine nulle part ! Le développement personnel nous pousse à nous demander en permanence : ‘’Est-ce que j’ai réalisé mon rêve d’enfant ?’’. Je balance tout et je refais ma vie pour suivre mon histoire à l’autre bout du monde, avec une personne que je choisis autant de fois que mon épanouissement personnel l’exige ».

*      Du mariage au célibat comme nouveau mode de vie

Dans la civilisation musulmane, le célibat a toujours existé, comme dans toutes les autres civilisations humaines. Mais le célibat a toujours existé comme réalité marginale. Les rares exceptions à l’échelle de l’humanité, ce sont les périodes de guerre où une génération d’hommes meurt au combat tandis qu’une génération de femmes continue de vivre veuve ou célibataire. Même chez les savants et les saints musulmans, le célibat n’était pas très pratiqué. On grandit dans la civilisation musulmane avec l’idée que le mariage est une belle chose, un chemin nécessaire pour l’être humain.

On n’a pas de sentiment de contradiction entre « Se marier ou être épanoui », car l’épanouissement personnel passe aussi par le mariage, par le don de soi, par la solidarité, par la pratique de la vertu et par l’effort de rendre sa société meilleure. On n’attend pas tout du mariage mais il reste un passage nécessaire à l’équilibre individuel et social.

Dans la civilisation moderne, le célibat est la norme dominante tandis que le mariage est en train de devenir une réalité marginale. Le célibat passe ainsi d’un moment passager dans la vie à un nouveau mode de vie. Aujourd’hui, il semble plus facile et plus désirable d’être célibataire que de se marier. 

Dans ce contexte culturel et moral, le mariage n’est plus une valeur objective, évidente et commune mais une valeur incertaine, optionnelle, relative aux préférences et à l’évolution de chacun.

Cette inversion des valeurs n’est ni un accident de l’Histoire ni le coup d’un destin arbitraire : c’est le résultat d’une vision de ce qui a de la valeur dans la vie. C’est le résultat d’une dévalorisation du mariage et d’une hyper valorisation de l’indépendance et de l’épanouissement personnel.

Plus radicalement, c’est le résultat d’un long processus de « désenchantement du monde » et d’adoption de la nouvelle religion de l’Amour et du Bonheur individuel.

D’ailleurs, le manque d’initiation à la religion et à la sagesse ne cesse d’accentuer la difficulté de comprendre le sens de la vie ; de comprendre sa propre place dans le monde ; de comprendre ce que Dieu, la société et la famille attendent de chacun ; de comprendre ce que l’on peut et ce que l’on doit faire de sa vie.

Comme on n’attend plus de l’individu qu’il se mette au service de plus grand que soi – de Dieu, du Vrai, du Bien et du Juste… –, alors il est soumis à la tyrannie de ses désirs et volontés contradictoires.

Cette absence de vocation spirituelle, morale et sociale affaiblit le sens de la maturité et de la responsabilité chez l’enfant mais aussi chez l’adulte. La révolution industrielle, en inventant « l’homme actif » et « la femme au foyer », a aussi créé les conditions d’une crise de maturité chez les enfants.

En effet, l’éducation des enfants se fait désormais principalement par la mère, dans un confort maternel excessif. Par exemple, c’était le cas dans les banlieues d’Amérique où la femme a quitté la sphère publique pour se concentrer exclusivement sur le foyer, conduisant ainsi à des générations de jeunes dépendants, apathiques, n’ayant ni ambition ni volonté de fonder un foyer[1].

Certains croient que l’immaturité et l’irresponsabilité de beaucoup d’hommes musulmans aujourd’hui, est propre à l’éducation « traditionnelle » maghrébine. Or, dans la tradition musulmane passée, un homme est responsabilisé très tôt : il est juridiquement responsable vers 14 ans, ce qui lui donne le pouvoir de diriger un commerce, de signer un contrat, d’être imâm remplaçant, ou de se marier… L’homme n’est pas éduqué uniquement par sa mère mais par la famille élargie et par le village. On n’attend pas de lui simplement qu’il joue et qu’il réussisse à l’école, mais qu’il soit vertueux, qu’il soit utile aux autres et qu’il contribue à rendre son monde meilleur. Parce que la famille et la société attendent beaucoup de lui, alors sa maturation est accélérée.

A l’inverse, aujourd’hui, on n’attend pas grand-chose de l’homme, si ce n’est qu’il devienne un pur individualiste, en prenant le temps de s’amuser et dans une moindre mesure que les femmes, on attend de lui qu’il réussisse ses études et sa carrière professionnelle.

La régression dans la maturité des hommes et des femmes, la généralisation de l’adulescence – de cette tendance à se comporter comme un ado lorsqu’on est adulte –, ne cesse de retarder le mariage et de le fragiliser.

Dans ce contexte de seconde modernité, le mariage comme effort de maîtrise de soi, de don et de service perd de sa légitimité :

« Aussi, la fidélité, l’effort ou le devoir, présupposant l’idée de temporalité, de prolongement dans le temps, et de dépendance à l’égard d’autrui, deviennent des valeurs décadentes »[2].

Si on accepte encore de donner une grande valeur au mariage, c’est à condition qu’il soit à la carte, quand je veux, comme je veux et sans sacrifice[3]. Autrement dit, c’est à condition qu’il ressemble à une vie de célibataire ponctuée par des amours aussi passionnés que jetables.


*Cet article est un extrait du livre Etude sur le célibat musulman, de Mohamed Oudihat.

[1] Pour aller plus loin dans l’analyse de l’invention moderne de la femme au foyer, Cf. Lasch, Christopher (2006), Les femmes et la vie ordinaire : Amour, mariage et féminisme. Editions Climats.

[2] De Funès, Julia (2019), Le développement (im)personnel. Les éditions de l’observatoire, p.29.

[3] Pour aller plus loin dans l’analyse de notre rapport moderne au mariage, Cf. Lipovetsky, Gilles (1992), Le Crépuscule du devoir. Les éditions Gallimard.

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2 mois il y a

Salam aleykum,
merci pour cet article très enrichissant!

On a vraiment besoin d’un point de vue sociologique sur la question, qui a du recul, car nous analysons trop les divorces et les situations de célibats de manière isolée alors qu’ils se multiplient partout, dans différents pays… ainsi, les divorces ne sont pas vraiment dus à « untel était un pervers narcissique » ou « une telle était capricieuse » etc. mais la raison semble indéniablement liée à nos modes de vie modernes, comme vous le dites si bien, où nous avons mis sur un piédestal (parfois sans le savoir?) notre bien-être perso, notre épanouissement etc.

Que Dieu vous bénisse pour vos efforts qui nous aideront tous très sûrement, je n’en doute pas!