Psychologie positive, éducation positive… : si tout est positif, alors pourquoi lutter ?

Psychologie positive, éducation positive… : si tout est positif, alors pourquoi lutter ?

C’est l’idée centrale que l’on peut dégager du livre Happycratie et que nous proposons d’approfondir dans cet article.

La psychologie positive a radicalement changé notre vie quotidienne.

Comment la psychologie positive a changé notre façon d’éduquer

Par exemple, elle a radicalement changé notre conception et notre pratique de l’éducation. En effet, en se diffusant, elle fausse l’idéal de personne à former et le contenu de l’éducation. « L’éducation positive » est née. Ainsi, par exemple, dès 2008 dans les pays anglo-saxons, l’éducation néolibérale dédaigne l’esprit critique, la capacité de raisonnement et de connaissance, au profit des compétences relationnelles, managériales et entrepreneuriales.

Le ministre de l’éducation de Colombie-Britannique déclara : « L’étudiant idéal est désormais celui qui montre des compétences managériales et organisationnelles, qui se montre capable de s’adapter, conscient de sa valeur, confiant en lui, convaincu que les actions et les choix affectent positivement le quotidien. Il atteint son plein potentiel en menant à bien les objectifs qu’il se fixe lui-même et qu’il éprouve du plaisir à atteindre, et il sait vendre ses talents et ses compétences. »[1]

L’éducation positive a tendance à infantiliser davantage les enfants, à privilégier un souci de soi purement émotionnel aux dépens de la réflexion intellectuelle. Elle rend les élèves obsédés par leur vie émotionnelle, ce qui les fait tomber sous la dépendance de l’expertise thérapeutique, ruinant ainsi leur autonomie et créant une angoisse chronique. C’est ça le bonheur ?

L’éducation positive, en poussant chacun à se concentrer sur le positif et à être positif, finit par former des personnes non seulement conformistes mais aussi moins soucieuses du bien commun. En effet, Il a été constaté d’ailleurs lors d’une étude réalisée par des chercheurs qu’une personne hyperpositive aura tendance à ne pas être soucieuse et empathique envers autrui dans certaines circonstances, notamment dans le cadre d’un jeu appelé « le jeu du dictateur ». [2]

Comment la psychologie positive a changé notre rapport au travail

De même, la psychologie positive a radicalement changé le rapport au travail. En effet, après la première guerre mondiale, qu’est-ce qui motivait l’individu à travailler ? C’est le simple besoin de sécurité. On était motivé à travailler pour pouvoir subvenir à ses besoins élémentaires, pour satisfaire ses besoins fondamentaux avant tout épanouissement personnel. Faire carrière, c’était sécuriser son avenir durablement. C’est ce que formalise la théorie de Maslow :

Dorénavant, une nouvelle éthique du travail s’impose : chaque salarié est responsable de son travail présent et futur ; il doit être à l’image d’un « entrepreneur » indépendant, flexible, qui doit prendre en charge les contrecoups de la vie de l’entreprise qui l’a embauché. Il doit inventer son « projet professionnel », c’est-à-dire en fait accepter la déstructuration et la précarité comme règle générale dans son parcours professionnel, accepter de porter sur ses seules épaules individuelles le poids du risque, de l’incertitude et de la compétition propre au marché.

Un tel individu doit posséder une qualité majeure aujourd’hui : la « résilience », c’est-à-dire la capacité à rebondir après un événement traumatique. Appliquée au champ de l’entreprise, la résilience est la qualité d’un individu qui réussit à encaisser les contrecoups de la vie économique (le licenciement, le changement de métier…) sans « résister », sans critiquer, en restant « positif », en acceptant de supporter seul les changements et l’adversité économique. Ce nouvel individu est un super héros responsable, autonome, capable de s’adapter et invulnérable.

Désormais, la pyramide des besoins a été inversée : on pousse l’individu à se focaliser sur son « épanouissement personnel » pour masquer la précarité professionnelle dans laquelle le néolibéralisme l’installe. On pousse le salarié à intérioriser l’insécurité du marché  au nom du droit de chacun de disposer de son propre « projet personnel » et de réaliser son « épanouissement personnel ».

Ainsi, on a brouillé la frontière entre la responsabilité de l’entreprise et celle de l’individu, entre le milieu professionnel et la sphère privée. L’entreprise est d’ailleurs valorisée comme un lieu propice à l’épanouissement personnel.

Cette nouvelle éthique du travail vise à former le type d’individu dont la politique néolibérale a besoin pour s’adapter aux règles du « marché » : fluidification, prise de risques, dérégulation, individualisation…

C’est ça le nouveau sens du mot « bonheur » au travail ? En tous cas, telle est la définition du bonheur que cherche à imposer le discours dominant des partisans de la psychologie positive, des économistes et des politiques.

Le film qui illustre bien ces changements…

Le film Up in the air[3] en est une belle illustration. On est en 2008, il y a une crise économique mondiale. Le personnage principal est Bob, ouvrier qui travaille pour la même société depuis plusieurs années. Il s’est toujours montré très loyal envers celle-ci. Et un beau jour, il apprend qu’il vient de perdre son travail. Ou plutôt, il vient d’être licencié. Qu’est-ce qu’il va pouvoir faire maintenant pour gagner sa vie ? Et comment va-t-il l’annoncer à sa femme et à ses enfants ? Pour faire face à cette crise économique, il bénéficie d’un suivi psychologique. Autrement dit, le problème économique – une entreprise qui licencie ses employés en fonction des opportunités et des difficultés du marché, sans se soucier du devenir des personnes licenciées – est converti en un problème psychologique : accompagner Bob pour qu’il se sente responsable de la situation dans laquelle il se trouve, qu’il prenne confiance en lui, qu’il rebondisse sans s’attarder sur l’injustice économique qu’il vient de subir. Ryan, une sorte de coach improvisé, recruté en externe par les Ressources Humaines afin de procéder à une réduction d’effectifs, et une psychologue sont chargés de mener cet accompagnement. Dans un premier temps, la psychologue tente de le soulager mais elle échoue : comment peut-on dire à un homme qui vient d’être licencié et qui ne peut plus subvenir aux besoins de sa famille, de prendre les choses positivement ? Ryan a su manipuler les émotions de Bob : il a compris que ce dernier accordait une grande importance à l’admiration que ses enfants lui vouaient, que sa fierté en tant que père était touchée. Il va le convaincre que ce licenciement est l’opportunité idéale pour avoir un nouveau « projet professionnel », un projet qui soit plus en phase avec ce qu’il est vraiment, avec ce dont il a toujours rêvé. Ses supérieurs hiérarchiques, son entreprise, la conjoncture sociale ne sont nullement montrés du doigt par Ryan, non. Il pousse Bob à se concentrer sur l’avenir, un avenir positif et à «  se fixer de nouveaux objectifs professionnels » et déloge ainsi rapidement la responsabilité en la lui imputant. Judicieux.  Ainsi, ce film illustre bien comment les grandes entreprises font supporter le poids de leurs choix économiques à l’individu, en individualisant et en psychologisant le problème du licenciement.

Conclusion

Enfin, si tout est positif, il n’y a plus rien à critiquer, plus rien à changer. Et le seul changement désormais attendu, est celui de l’individu. Et même le changement individuel se réduit au changement des idées et des émotions négatives, au développement de son potentiel personnel, à l’apprentissage de la communication positive, etc.

Bref, le changement intérieur dont il est question est bien superficiel, comparé au chemin initiatique que les différentes religions et philosophies invitent à prendre.

Enfin, quel type d’homme l’industrie thérapeutique, l’industrie du divertissement et de la consommation sont-elles en train de développer ?

Telle est la question que nous proposons d’approfondir lors de notre prochain et dernier article de synthèse du livre Happycratie.

Notes : 

[1] Cité dans J. Sugarman,  Neoliberalism and Psychological Ethics, American Psychological Association 2015, p.112

[2] Derek Bok, The Politics of Happiness. What Government Can learn from the New Research on Well-Being, Princeton, Princeton University Press, 2010, p. 204; cité comme exemple par Eva Illouz & Edgar Cabanas, dans Happycratie, Premier Parallèle, p.208.

[3] Edgar Cabanas & Eva Illouz (2018), Happycratie, éditions Premier Parallèle, p.116-117, au sujet du film Up in the Air, produit et dirigé par Jason Reitman, sorti en 2009 et inspiré du roman écrit par Walter Kim et publié en 2001.

Tu as aimé ce contenu ? Partage-le sur...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Email this to someone
email
  1. Zelif dit :

    Très intéressant et pertinent comme point de vue.Le pb c’est que souvent les gens qui prônent par ex l’éducation positive vous renvoie que votre éducation est négative et pas centrée sur les besoins réels de l’enfant ,ils renvoient aussi que vous n’êtes pas capables

    • Delamour.fr dit :

      Merci de ton commentaire. Accuser l’autre d’être « négatif » est une façon nouvelle de le déligitimer sans avoir à s’expliquer, à justifier, à débattre. Autrefois on accusait l’autre d’avoir la peste pour s’en débarrasser 🙂 Dire d’une méthode d’éducation qu’elle est « négative » n’est pas suffisant pour savoir si elle est bonne ou mauvaise. Et contrairement à la perception et au postulat de l’éducation positive, fixer un cadre, des règles, une contrainte, un devoir…: ce ne sont pas des gestes « négatifs » ou mauvais mais des moyens d’éduquer aussi importants que l’écoute, la bienveillance, etc. Et en effet, le discours sur l’éducation positive a tendance à faire ressentir aux parents qu’ils sont négatifs, mauvais, incompétents, illégitimes tant qu’ils ne pratiquent pas l’éducation positive.
      Un enfant a aussi besoin de limites et d’exigences pour grandir. Même Freud a théorisé le besoin universel d’être exposé à la loi, aux règles de la vie sociale et à la morale.
      Chez Hegel par exemple, dans « la dialectique du maître et de l’esclave », on comprend que l’esclave se libère et grandit grâce au travail qu’il pratique sur les limites et contraintes qu’il subit. Autrement dit, c’est parce que les choses me résistent, parce que les autres m’imposent des limites et contraintes que je me dépasse et grandit, et que je dépasse toute autre personne qui a vécu sans obstacle à ses désirs personnels.
      Dans la perspective islamique, éduquer, c’est ouvrir l’être humain sur le sens du vrai et de la contrefaçon de la vérité, sur le sens du bien et du mal, sur la préparation de la grande Rencontre avec Dieu et le Jugement qui décide de l’enfer et du paradis. Aucun prophète, même Jésus (paix sur lui) dont on dit qu’il est pur Amour, est n’a respecté ce qu’on appelle aujourd’hui la communication ou l’éducation « positive ». Ils ont tous accepté d’avoir une image négative en résistant au mensonge, aux mesquineries et à la médiocrité de leurs contemporains.
      Bref, le courant de l’éducation positif est un excès qui pousse à faire comme si le mal n’existait pas, comme s’il n’y avait pas besoin d’apporter une résistance au mal, comme s’il suffisait de se concentrer sur le « positif », comme si résister au mal pouvait se faire toujours de façon positive, sans recourir à du négatif : la critique, la colère saine, le débat contradictoire, la démonstration, voire l’exercice d’une violence à minima éthique…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

X