Célibataire : c’est ton destin/mektub ?

Le mariage ou le célibat : c’est une question de « destin » ou de « mektub » ?

Anissa, elle, est déjà convaincue que son « destin », c’est de rester célibataire :

« J’ai 29 ans. Je cherche depuis des années. J’ai tout essayé. Tout : les sites de rencontres, les muqâbalah avec un imâm, les sorties entre musulmans… Et je suis encore célibataire. C’est dur pour une femme de mon âge de se retrouver comme ça. Mais aujourd’hui, je ne cherche plus. C’est le mektub… ».

Mais qu’est-ce que « le mektub » ?

       Le sens du « mektub » dans le Coran

Dans l’imaginaire populaire musulman, « Tout est écrit, donc pas besoin d’agir ». Cette vision populaire encourage à la passivité, à ne pas mobiliser son intelligence créative pour trouver des solutions aux problèmes de la vie quotidienne ou aux défis historiques d’une société : une colonisation, une famine, une inondation, ou une difficulté à se marier…

Quelle est la définition et la vision qu’offre le Coran à ce sujet ?

En langue arabe, « mektub » signifie « c’est écrit ». Bien que très connu, « mektub » n’est pas un concept coranique.

Entrons en dialogue avec le Coran pour clarifier cette question.

       Dieu connaît le passé, le présent et le futur de chaque créature

Le Créateur de l’univers connaît tout ce qui est manifeste et ce qui est caché, parce qu’Il est le Créateur de toute chose, de tout être vivant, de la terre et du ciel, de la vie dans l’ensemble du cosmos. Il enregistre dans un Livre tout ce que l’homme fait dans sa vie, à l’image de Google ou de Facebook qui enregistre toute notre vie virtuelle et a tout notre historique de navigation :

« Ne sais-tu pas que Dieu sait ce qu’il y a dans le ciel et sur la terre ? Tout cela est dans un Livre, et cela est pour Dieu bien facile »[1].

Il connaît ce qui est passé, présent et futur. Car Celui qui est capable de créer un univers aussi beau et complexe une première fois est sans doute capable de redonner vie à chacun après sa mort.

En effet, Il connaît la vie présente quotidienne des plus petites créatures, de même qu’Il connaît la vie de chaque être humain, ses intentions, ses projets, ses paroles et ses actes secrets et publics :

« Nulle bête marchant sur terre, nul oiseau volant de ses ailes, qui ne soit comme vous en communauté. Nous n’avons rien omis d’écrire dans le Livre. Puis, c’est vers leur Seigneur qu’ils seront ramenés »[2].

« Il sait ce qui est dans les cieux et la terre, et Il sait ce que vous cachez ainsi que ce que vous divulguez. Et Allah connaît bien le contenu des poitrines »[3].

Il connaît la vie des générations passées :

« Alors [Pharaon] dit : ‘’Qui donc est votre Seigneur, ô Moïse ?’’

‘’Notre Seigneur, dit Moïse, est Celui qui a donné à chaque chose sa propre nature puis l’a dirigée’’.

‘’Qu’en est-il donc des générations anciennes ?’’, dit Pharaon.

Moïse dit : ‘’La connaissance de leur sort est auprès de mon Seigneur, dans un Livre. Mon Seigneur [ne commet] ni erreur ni oubli’’ »[4].

Même s’Il connaît tout, y compris le futur, Il attend de chacun qu’il exerce sa part de responsabilité, qu’il se change individuellement et collectivement :

« Allah sait ce que porte chaque femelle, et de combien la période de gestation dans la matrice est écourtée ou prolongée. Et toute chose a auprès de Lui sa mesure. Le Connaisseur de ce qui est caché et de ce qui est apparent, Le Grand, Le Sublime. Sont égaux pour lui, celui parmi vous qui tient secrète sa parole, et celui qui la divulgue, celui qui se cache la nuit comme celui qui se montre au grand jour. Il [l’homme] a par devant lui et derrière lui des Anges qui se relaient et qui veillent sur lui par ordre d’Allah. En vérité, Allah ne modifie pas l’état d’un peuple, tant que les [individus qui le composent] ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes (…) »[5].

Enfin, cette question du « destin » ou du « mektub », pour être mieux comprise, ne doit pas être isolée de questions plus fondamentales : quel est le sens notre vie sur terre ? Qui est Dieu et qu’est-ce qu’Il attend de nous ? Qui est l’homme et qu’est-ce qu’il est capable de comprendre et de faire dans sa vie ?

       Dieu fait de l’être humain son Successeur – Khalîfah – libre de faire le bien et le mal 

Toute créature visible telle que la pierre, la mer, le soleil, les plantes, ou les animaux…, obéit strictement à la volonté de Dieu sous la forme de lois universelles.

L’être humain est le seul être connaissable qui est libre de faire le bien et le mal, c’est pourquoi dans la vie dernière, il sera jugé. Il ne pourrait pas être jugé pour des actes qu’il aurait commis malgré lui – à cause d’un inconscient, d’une force magique ou d’un mektub qui lui imposerait de faire le mal – car sinon, au jour du Jugement, il pourra dire :

« Ô Toi qui nous a créé ! Tu sais bien que le mal que j’ai fait dans ma vie, je l’ai fait à cause de mon inconscient, à cause de shaytân ou d’un djinn qui m’a possédé, ou encore, à cause du ‘’mektub’’ ».

Si le Jour du Jugement existe, c’est que l’être humain est responsable. Si ce dernier est responsable, c’est qu’il est capable d’exercer sa liberté à faire le bien comme le mal. Si Dieu connaît l’être humain, Sa connaissance n’est pas une loi qui s’impose à lui. Le fait que Dieu connaisse tout n’annule pas le pacte fondateur qu’Il a passé avec l’être humain : faire de ce dernier son successeur sur terre, libre de servir Dieu, c’est-à-dire le Vrai, le Bien, le Juste et le Beau, ou de servir toute autre « divinité » ou valeur directrice.

L’être humain est donc responsable collectivement et individuellement de la généralisation du célibat qui se produit à une époque comme la nôtre.

       Le célibat : un mal ou bien un choix qui a autant de valeur que le mariage ?

Certains s’étonnent aujourd’hui que l’on traite le célibat comme un mal et non comme un choix positif parmi d’autres. Ils nous imposent une question nouvelle dans l’histoire de l’humanité (à l’exception des moines, prêtres…) : en quoi le célibat est-il un mal ? Et pourquoi ne serait-il pas un choix qui aurait autant de valeur que le mariage ?

Tout d’abord, la plupart des hommes et des femmes célibataires le sont malgré eux. C’est majoritairement un état subi. Certains, pour ne pas le vivre mal ou pour ne pas être socialement dévalorisés, affichent de façon ostentatoire un célibat choisi qui les rendrait plus heureux que le mariage. Bien souvent, ces personnes elles-mêmes sont dans une attitude ambivalente : elles vont dévaloriser le mariage et valoriser le célibat ; elles vont valoriser leur indépendance et confier qu’elles souffrent de leur solitude ; elles vont valoriser leur liberté amoureuse et sexuelle en cultivant des relations jetables tout en rêvant de l’Amour durable de leur vie… Bref, même chez ces personnes qui affirment avoir choisi le célibat, la frontière entre l’expression d’une liberté heureuse et une situation malheureuse vécue malgré elles n’est pas très nette…

Ensuite, les hommes et les femmes sont naturellement faits l’un pour l’autre. Et aujourd’hui encore, la majorité des hommes et des femmes qui vivent dans la planète terre aspirent à vivre en couple. Si donc la majorité aspirent à vivre en couple mais qu’ils finissent célibataires, alors le célibat devient le nouveau mal du siècle que l’on doit affronter.

D’un point de vue historique, il est vrai que le célibat a toujours existé, dans toutes les sociétés humaines. Mais il n’a existé que comme une réalité marginale. A l’exception des périodes de guerre où les femmes se retrouvent massivement célibataires malgré elles car les hommes meurent massivement au combat.

En tant que réalité marginale, le célibat a toujours été acceptable. On connaît bien des hommes et des femmes ordinaires qui n’ont pas pu ou voulu se marier, pour différentes raisons. On connaît bien des savants, des héros ou des saints… qui se sont « mariés à la cause » et qui n’ont pas connu la vie de couple.

Mais lorsqu’il se généralise, le célibat devient une source de désordre social : aujourd’hui, le célibat ne peut se généraliser qu’en généralisant aussi les relations sexuelles jetables, la souffrance amoureuse, la solitude pour tous, la pollution du désir sexuel par l’industrie de la pornographie, les « mères célibataires » qui élèvent seules leurs enfants, etc. Même l’abandon des vieux dans leur maison individuelle ou dans les maisons de retraite est directement lié à la généralisation du célibat : car pour supporter financièrement ses vieux parents, pour en prendre soin dignement comme ils ont pris soin de nous plus jeunes, un individu peut difficilement l’assurer tout seul. Parce qu’il y a besoin d’être une famille pour être un support pour ses parents lorsqu’ils se font vieux. Autrement, l’individu se sent écrasé par la lourdeur de cette charge.

       L’homme est responsable du mal qui le touche

Il a vocation à résister au mal et à réaliser le bien en lui et autour de lui.

Dieu n’est pas la cause ou l’auteur du mal : de la guerre, de l’injustice politique, de l’ignorance, de la famine, du mariage forcé, du célibat ou divorce qui se généralise… Il n’est pas responsable du mal qui fait sa loi dans la vie des hommes. C’est cette vérité qu’Il nous rappelle dans le Coran :

« La corruption est apparue sur la terre et dans la mer à cause de ce que les gens ont accompli de leurs propres mains; afin qu'[Allah] leur fasse goûter une partie de ce qu’ils ont œuvré; peut-être reviendront-ils (vers Allah) »[6].

A l’heure de la crise écologique planétaire, on voit bien le lien entre le mauvais comportement humain et le désordre dans la mer et dans le ciel : le mal qu’on avale dans nos repas quotidiens (malbouffe industrielle, médicaments, plastiques…), est rejeté aux toilettes et finit dans la mer où il tue la vie des poissons et des plantes, ainsi que dans l’air qu’il pollue…

De la même manière, Dieu nous invite à ne pas faire comme si la pauvreté était un mal naturel, une fatalité ou un arbitraire du « destin » ou des dieux. Il nous rappelle que l’être humain est responsable de la pauvreté et qu’il est capable de la réduire en multipliant le don, en imaginant et en institutionnalisant des formes de solidarité. Et rejeter sa responsabilité d’homme et de femme face à la lutte contre la pauvreté, c’est rejeter Dieu. C’est ce que nous enseigne par exemple ce signe qui montre le comportement de ceux qui rejettent leur responsabilité sur Dieu face à la pauvreté :

« Et quand on leur dit : ‘’Dépensez de ce que Dieu vous a attribué’’, ceux qui sont dans le déni de Dieu disent à ceux qui ont cru : ‘’Est-ce à nous qu’il appartient de nourrir ceux que Dieu, s’Il le voulait, pourrait nourrir Lui-même ? Vous êtes vraiment dans un égarement manifeste !’’ »[7].

Ils rejettent leur responsabilité avec malice, non pas en niant l’autorité de Dieu mais en renvoyant à Dieu la responsabilité de résoudre le problème de la pauvreté sur terre. Lorsqu’on les invite à donner de leurs biens, ils répondent : « Si Dieu n’a pas nourri cette personne, s’Il ne l’a pas sortie de la pauvreté, c’est qu’il y a une raison. Alors pourquoi moi vais-je contredire la volonté de Dieu ? ».  

Nier sa responsabilité collective et individuelle face au mal qui nous touche, c’est nier qu’on est libre d’offrir au monde plus de justice ou de laisser l’injustice faire sa loi, c’est nier Dieu, c’est nier ce pour quoi Dieu nous a créé : répondre à son Invitation (sa Da’wah) à réaliser sa volonté, c’est-à-dire à se mettre au service du Vrai, du Bien, du Juste et du Beau.

Que ce soit des problèmes de pauvreté, de santé, de guerre, de mariages forcés, de divorces ou de célibat : l’être humain est responsable de tous les désordres qu’il vit sur terre, responsable d’y résister et de les transformer en une réalité meilleure. Il ne peut pas échapper à sa responsabilité en expliquant que : « C’est comme ça parce que c’est écrit » ; « C’est comme ça qu’on a toujours fait ! » ; « C’est comme ça qu’ont fait les anciens ! » ; « C’est ce que l’époque moderne veut »… Toutes ces différentes formes de fatalismes sont des façons pour l’homme d’échapper à sa vocation et à son métier d’Homme. Reconnaître qu’il n’existe aucune divinité si ce n’est Dieu l’Unique, c’est accepter d’exercer son courage en refusant de traiter l’habitude, la tradition passée ou présente (ici, l’époque moderne) comme une fatalité à laquelle on doit obéir et se soumettre.

       Conclusion

Reconnaître qu’il n’existe aucune autre divinité si ce n’est Dieu l’Unique, c’est s’engager à agir pour le bien et la justice dans toutes les situations de la vie privée et publique.

Quand l’injustice, le désordre ou le mal domine à une époque donnée – par exemple, lorsqu’il y a une colonisation, une famine, une épidémie, la généralisation du mariage forcé – l’homme est invité à lui résister et à rendre son monde meilleur. De la même manière, parce qu’aujourd’hui, on assiste à la généralisation du divorce, du célibat et de la solitude, il est de notre responsabilité collective de renforcer les liens de solidarité de proximité et de développer une politique du mariage. Le problème du célibat n’est pas le problème individuel du célibataire. C’est un problème qui se traite collectivement et non pas en demandant au célibataire de trouver une solution par lui-même.

En ce sens, Dieu ne commande pas au célibataire de se marier. Bien plutôt, Il fait du devoir de faciliter le mariage des célibataires le devoir collectif de la famille élargie et de la société : «

« Mariez les célibataires parmi vous (…) »[8].


Cette philosophie de la responsabilité humaine n’est-elle que de la théorie ? Comment la civilisation musulmane a-t-elle exercé sa responsabilité individuelle et collective pour faciliter le mariage ? C’est ce que nous verrons à l’occasion d’un prochain article.


Notes :

[1] Coran 22 : 70

[2] Coran 6 : 38

[3] Coran 64 : 4

[4] Coran 20 : 49-52

[5] Coran 13 : 8-11

[6] Coran 30 : 41

[7] Coran 36 : 47

[8] Coran 24 : 32

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