Nombreux sont les hommes qui, lorsqu’ils envisagent le mariage, souhaitent rencontrer une femme sachant cuisiner, cherchant probablement à revivre ces instants de tendresse où leur mère préparait un tajine ou des pâtisseries traditionnelles… Mais pourquoi ces hommes attendent-ils de leur future conjointe qu’elle excelle en cuisine ? D’où vient cette attente si terre-à-terre ? Et pour quelle raison mélangent-ils l’image de leur mère avec celle de leur épouse… ? Voilà les interrogations que les femmes d’aujourd’hui leur adressent. Cependant, le repas se résume-t-il uniquement à une dynamique de couple ? N’est-ce qu’une question de satisfaction physique et matérielle ?
Le repas familial : un espace de spiritualité et de valeurs communes
Le repas familial (qu’il soit pris autour d’une table ou au sol, selon les traditions) constitue un révélateur des grandes orientations et valeurs d’une communauté. Depuis toujours, dans l’ensemble des cultures, partager la nourriture dépasse largement l’acte alimentaire : c’est communier dans le sacré, élever des prières vers le Divin ; c’est échanger bonheur et gaieté ; c’est transmettre récits, vécus et savoirs ; c’est exercer la discipline personnelle (respecter les règles de bienséance) et cultiver la générosité (penser à laisser pour autrui) ; c’est fédérer une communauté entière : la cellule familiale, incluant proches, voisinage, relations amicales et personnes démunies…
Préparer les repas représente l’art de recevoir, de répandre joie et affection dans son entourage. Il faut énormément d’amour pour cuisiner quotidiennement, préparer et repréparer, améliorer durant quarante années, un même plat ou une même spécialité pâtissière. Cuisiner transcende la simple nutrition corporelle : c’est dispenser de la rahmah, de la compassion, de l’affection. Chacun connaît une mère, une tante ou un être cher chez qui il aime se rendre, sachant y trouver ce plat, cette gourmandise ou ce breuvage particulier qu’elle réalise avec maîtrise et qui apporte de la douceur au quotidien.
Se restaurer ensemble autour d’un même plat plutôt que chacun dans sa propre assiette représente une manière de favoriser et de vivre la cohésion familiale, comme l’illustre ce dicton africain : « Une famille unie mange dans la même assiette »[1]. Également, préparer le thé, selon les coutumes japonaise, chinoise, indienne ou arabe, constitue un cérémonial, une « pratique » permettant de créer harmonie, unité, échange et convivialité avec sa famille au sens large. C’est l’habileté d’insuffler de la sérénité dans un quotidien parfois difficile. C’est l’art d’accorder toute son attention aux êtres qui nous sont chers.
Ainsi, en partageant quotidiennement les repas collectifs, la famille peut se renforcer, consolider sa cohésion, perpétuer les récits familiaux et le patrimoine culturel, dialoguer, intégrer la rigueur et les règles de savoir-vivre, comprendre l’existence, adoucir un quotidien parfois pénible, gérer et surmonter les tensions familiales…
Si le repas familial a historiquement été le vecteur des valeurs et de la dimension spirituelle d’une famille et d’une société, que révèle le repas contemporain concernant les valeurs et la spiritualité actuelles ?
Le repas contemporain : reflet d’une existence individualiste
Le repas d’aujourd’hui offre un aperçu de l’industrialisation agricole, de l’accélération du rythme quotidien, de la prédominance du travail qui éloigne chaque membre de son foyer, de l’alimentation de mauvaise qualité, etc. La table familiale est désormais le reflet de l’individualisme qui transparaît jusque dans la manière de se nourrir : on ne partage plus les mêmes mets : chacun son menu personnel ; on ne mange plus simultanément ; en semaine, on ne se retrouve plus ensemble et encore moins avec la famille étendue. Durant le repas, les dispositifs numériques rivalisent avec la table : il devient ardu de réunir enfants, fratrie et même adultes, tous captivés par leurs écrans. La profusion d’écrans (télévision, tablettes et téléphones intelligents) tend à isoler chacun dans sa sphère personnelle et à limiter les échanges humains authentiques.








