Un couple s’éprend l’un de l’autre. Ils se marient et filent le parfait amour. Jusqu’au moment où surgissent des irritations mutuelles : « Comment peux-tu lire ton journal pendant que je nettoie la maison ? », « Pourquoi me reproches-tu constamment de ne pas te consacrer assez de temps ? », « Pourquoi laisses-tu toujours le pot mal fermé ? », « Pourquoi dois-tu systématiquement sentir ton assiette avant de manger ? »…
Dans le langage courant contemporain, on entend partout la même réponse face au problème de l’irritation : « Ces tensions naissent d’un déficit d’amour, de moments romantiques et d’échanges ». Pourtant, comment expliquer que ces irritations surviennent justement chez les couples amoureux qui cultivent la communication ?
L’analyse sociologique des irritations conjugales

Dans son ouvrage Agacements, le sociologue Jean-Claude Kaufmann étudie les irritations et les incidents mineurs qui transforment le quotidien conjugal en épreuve[1]. Mais quelle est la meilleure approche pour décrypter ces irritations : proviennent-elles du tempérament de chaque partenaire ? De difficultés « psychologiques » chez l’un ou l’autre ? D’un déficit de tolérance ? Sont-elles « habituelles » ? Ont-elles toujours existé avec la même force depuis les origines de l’humanité ou le phénomène d’irritation est-il lié aux structures de vie et d’organisation familiale ?
L’organisation familiale moderne comme source d’irritation

Eva Illouz interprète plutôt ces irritations comme la résultante de la structure et du fonctionnement de la famille contemporaine : « Cependant l’analyse de Kaufmann, malgré sa finesse et son caractère novateur, ne parvient pas à expliquer l’élément le plus intrigant : pour quelle raison l’existence quotidienne moderne apparaît-elle comme un terrain si propice aux »agacements » ? Il me semble que ces derniers découlent des formes d’organisation de la vie familiale à travers ce que l’on pourrait nommer une proximité et une intimité institutionnalisées »[2].
Effectivement, du fait que la famille contemporaine se limite à un couple replié sur lui-même, qui s’applique à développer des échanges intenses et une intimité profonde, les irritations finissent par apparaître.
La quête d’intimité du couple contemporain

L’homme et la femme d’aujourd’hui tentent de supprimer la distance qui les sépare en développant une communication intime qui implique de : « (…) dévoiler à son partenaire les strates les plus profondes de sa personnalité ; lui livrer ses confidences les plus personnelles, et recevoir les siennes ; exposer sa psychologie ; occuper la même pièce et le même lit ; et particulièrement exploiter la sphère des loisirs comme un espace partagé pour être ensemble, et occuper le même lieu »[3].
Replié sur lui-même, le couple contemporain valorise énormément l’intimité : le fait de partager des confidences ou des traumatismes anciens, d’exposer son mécanisme psychologique, de partager quotidiennement la même pièce et le même lit, et particulièrement de partager des activités de détente ensemble.
L’industrie des loisirs et le développement de la familiarité

Au cours du 20e siècle, l’industrie des loisirs va proposer au couple une multitude d’opportunités de renforcer la familiarité et l’intimité par des activités de divertissement à deux : les séances cinématographiques, les restaurants, les escapades en amoureux, le shopping, etc.
À force de maintenir cette relation de proximité et d’intimité, la perception que l’homme et la femme ont réciproquement se normalise, perd son charme, on ne s’émerveille plus et on ne s’idéalise plus.
Quand l’intimité excessive mène à la répulsion
En d’autres termes, à force de fuir l’isolement ou l’ennui, en nourrissant cette intimité intense, le couple perd son aptitude à idéaliser son partenaire et à se laisser étonner, et finit par éprouver une forte aversion envers l’autre : « Familiarité et proximité représentent effectivement les buts essentiels de la vie conjugale et de l’intimité. Associée à la rationalisation du quotidien, la familiarité supprime chez l’autre l’imprévu ; mais en contradiction avec les croyances communes, elle favorise aussi les plus vives irritations »[4].
Par conséquent, le couple contemporain constitue une utopie difficile à réaliser[5] : la recherche et la mise en pratique de davantage de communication, davantage d’intimité et davantage d’épanouissement conduisent à un amour passionné suivi d’un sentiment insupportable.







