La vision de la famille selon Malek Bennabi

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« Quelle action représente le plus grand mérite dans votre existence, et à qui en êtes-vous redevable ? »[1]. Nous nous trouvons aux alentours de 1930, dans la capitale française, vraisemblablement près du quartier latin, quand un cercle de jeunes universitaires s’est interrogé sur cette question dans le cadre d’une réflexion introspective. Malek Bennabi – figure intellectuelle musulmane majeure du XXe siècle – participe à ce cercle. Il va explorer ce qui lui a conféré la capacité d’accomplir l’acte le plus remarquable de son parcours, et ce faisant, il nous donne accès à deux interrogations fondamentales : quelle définition donner à la famille ? Quelle valeur primordiale doit guider un individu : l’épanouissement individuel ou l’intérêt collectif ?

Le récit familial selon Bennabi

En se questionnant sur l’action la plus noble de son existence et sur son origine, Bennabi replonge dans ses mémoires d’enfance. Il se remémore l’acte le plus marquant qu’il ait accompli durant sa vie, vers l’âge de 6 ou 7 ans, alors qu’il résidait à Constantine.

Antérieurement à sa venue au monde, la philanthropie constituait un pilier familial solide, une vertu partagée, une pratique constante et non pas uniquement le geste isolé d’individus agissant selon leur bon vouloir.

« La niche, installée à proximité de l’entrée de chaque demeure et dans laquelle les résidents déposaient à des moments précis le repas destiné aux démunis pour leur épargner l’humiliation de mendier à voix haute devant les portes, avait cessé d’exister avant que je ne naisse. La consommation d’alcool fit son apparition et commença à faire des dégâts. Les premières trahisons de confiance, contraires à des coutumes ancestrales, se produisirent et entraînèrent la disparition progressive de ces traditions. C’est de cette manière que cette coutume de solidarité communautaire consistant à prêter à une future mariée l’ensemble des bijoux du quartier disparut dès mes premières années. Elle s’éteignit parce que les bijoux confiés pour un mariage fictif ne furent jamais restitués à leurs détenteurs ».[2]

Parmi les derniers gardiens du passé qui l’entourent, figurent son oncle et son épouse chez qui il réside à Constantine. Suite au décès de son oncle, sa veuve ne dispose plus des ressources pour le garder. Il rejoint alors ses parents à Tébessa. C’est dans cette ville qu’il va découvrir sa grand-mère maternelle Hadja Zoulikha, qui lui transmet des récits lors des soirées hivernales.

Hadja Zoulikha va évoquer un événement capital de l’existence de sa propre mère Hadja Baya, lorsque cette dernière dut abandonner Constantine. De nombreuses familles notables ont émigré en Tripolitaine ou vers d’autres destinations, car elles refusaient de coexister avec le colonisateur français, et principalement parce qu’elles devaient protéger l’honneur de leurs jeunes filles contre les violences :

« Tandis que les Français pénétraient par la Brèche, les jeunes constantinoises et leurs proches quittaient leur cité en utilisant des cordages qui parfois cédaient, précipitant les vierges dans le vide. Mon ancêtre, Hadja Baya, a vécu cette tragédie. Son père et sa mère, la poussant devant eux à travers les ruelles d’une cité en détresse, la menèrent au bord du gouffre, comme Abraham avait autrefois conduit son fils Ismaïl pour le sacrifice expiatoire sur l’autel divin. Cette fois, mon ancêtre devait être sacrifiée sur l’autel d’une nation détruite pour préserver l’honneur d’une lignée musulmane. Mon ancêtre a néanmoins échappé à un destin terrible : le cordage le long duquel elle s’était laissée glisser n’avait pas rompu. Et, accompagnée de sa famille, elle était allée trouver refuge à Tunis, puis à la Mecque, avant son retour en Algérie plusieurs années plus tard une fois mariée et mère de famille. Elle est décédée, mais la mémoire de cet épisode tragique que je viens de résumer lui a survécu ».[3]

Ainsi, le jeune Malek grandit avec le récit dramatique de sa famille contrainte de fuir la colonisation pour préserver son honneur. Il comprend très tôt que la colonisation n’a rien d’une mission civilisatrice et qu’elle engendre plutôt le désordre et l’humiliation généralisée. Et au cœur de ce chaos, il y a cette femme – son arrière-grand-mère – qui avait démontré un profond sens de l’honneur.

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