La famille à la carte : une révolution des mentalités
Naguère, l’institution familiale faisait l’objet de critiques virulentes. Une génération en quête d’émancipation la percevait comme une structure oppressante, tandis qu’une frange contestataire y voyait un système perpétuant des relations de pouvoir et de soumission. Changement radical : désormais en tête des priorités, la cellule familiale n’est plus cet univers dont on aspirait à s’affranchir au plus vite. Les jeunes générations prolongent leur vie sous le toit parental, le repli sur soi domestique connaît un succès notable, et l’immense majorité des adolescents affirment maintenir des relations harmonieuses avec leurs géniteurs.
L’institution familiale représente le seul cadre pour lequel une vaste majorité d’Européens se déclarent disposés à consentir tous les sacrifices, jusqu’à leur existence même. En 1987, sept Français sur dix affirmaient que le foyer familial constituait l’unique lieu de bien-être et de détente. Plus de huit jeunes Français sur dix estimaient que leurs parents assumaient excellemment ou convenablement leurs fonctions. Face à la proposition selon laquelle le mariage devrait être abandonné, seul un Français sur dix manifestait son approbation. Au commencement de cette décennie, six étudiants sur dix souhaitaient transmettre à leur descendance une expérience familiale similaire à la leur.
Une réhabilitation sans obligations traditionnelles
Le cri « Familles, je vous hais » n’aura constitué qu’une phase temporaire, une parenthèse contestataire désormais close. Toutefois, il convient de souligner que cette valorisation renouvelée de la famille ne signifie nullement un retour aux devoirs conventionnels dictés par l’éthique bourgeoise et religieuse. Dans nos sociétés actuelles, nous honorons la famille, mais sans les contraintes inconditionnelles d’autrefois.
Les données révèlent qu’après une période de recul significatif, le nombre d’unions matrimoniales en France connaît une légère remontée. Parallèlement, les séparations, les cohabitations sans mariage et les naissances hors union officielle progressent. Plus significatif encore, aucune de ces pratiques n’est désormais stigmatisée socialement. Le culte familial s’est libéré de ses prescriptions contraignantes ancestrales au profit de l’épanouissement personnel et des libertés individuelles.
L’affirmation des droits individuels
Cette transformation se manifeste à travers divers droits reconnus : droit à l’union libre, droit à la dissolution du couple marié – uniquement 4 % des Français s’opposent au principe de la séparation légale –, droit à la régulation des naissances, droit à la maternité en dehors des liens matrimoniaux, droit à limiter le nombre d’enfants. Il n’existe plus d’obligation absolue dominant les aspirations personnelles.
Qui oserait aujourd’hui se ridiculiser en déclarant, comme la propagande du régime de Vichy : « Redoutez un jour d’éprouver de la honte face à vos propres enfants si vous n’en avez qu’un ou deux » ? Alors que les familles nombreuses se raréfient et que le droit à la contraception n’est contesté que par une minorité de croyants, une nouvelle éthique domestique a émergé. Se marier, demeurer ensemble, donner naissance à des enfants : tout cela s’est affranchi de toute notion d’obligation impérative.
La famille consumériste et l’enfant sur mesure
Les progrès médicaux ont intensifié cette évolution. La procréation médicalement assistée avec donneur permet aujourd’hui qu’un enfant sur deux cents soit conçu hors du ventre maternel. Cette dissolution de l’éthique familiale classique s’accentue avec le diagnostic prénatal, permettant aux futurs parents de découvrir et de sélectionner le sexe de l’enfant par interruption sélective de grossesse.
Un nombre croissant de praticiens et de spécialistes en génétique accèdent désormais positivement aux demandes des parents souhaitant connaître le sexe du fœtus, au nom du principe de liberté individuelle dans le domaine reproductif. L’ordre moral traditionnel proclamait la suprématie des droits familiaux sur ceux de l’individu. C’est manifestement l’inverse que réalise l’ordre postmoraliste, correspondant à la famille consumériste, à l’enfant personnalisé, à l’« équilibre » délibéré de la famille selon le sexe de l’enfant et probablement bientôt d’autres caractéristiques.
La famille comme prothèse individualiste
Loin de constituer une finalité en soi, la famille est devenue un instrument au service de l’individualisme, une institution où les droits et désirs subjectifs prévalent sur les obligations catégoriques. Durant longtemps, les valeurs d’autonomie personnelle ont été soumises à l’ordre collectif. Aujourd’hui, c’est l’accomplissement individuel qui structure le modèle familial contemporain, transformant profondément les relations et les attentes au sein de cette institution millénaire.






