De nos jours, nous disposons de multiples justifications pour demeurer sans attache amoureuse. Qu’il s’agisse d’Amina, d’Estelle, de Jérôme ou de Mamadou, le discours reste identique : « La vie conjugale est trop complexe. Mieux vaut la solitude qu’une mauvaise compagnie ». « La vie de couple est déjà suffisamment ardue, si en prime nous devons composer avec les tracas provenant de la belle-famille, particulièrement la belle-mère, la relation est vouée à l’échec. Nous devons privilégier notre propre développement et celui de notre relation ». « Mon autonomie et mon bien-être personnel sont essentiels à mes yeux. Plutôt que de partager ma vie avec un homme qui serait un fardeau, je choisis la solitude ». « Toutes les femmes se ressemblent ! Je préfère conserver mon authenticité ! ». « Il est impossible d’éprouver les mêmes sentiments pour une personne durant toute une existence ! », et ainsi de suite.
L’ensemble de ces arguments, valables ou non, nous oriente vers davantage de superficialité : l’amour éphémère et remplaçable prend le pas sur l’amour stable et pérenne ; l’individu prime sur le couple ; l’autonomie personnelle et l’accomplissement de soi l’emportent sur l’intérêt collectif du foyer familial. Alors que nous nous considérons comme originaux et pragmatiques dans ces décisions existentielles, nous ne faisons que suivre la tendance contemporaine dominante : l’influence de la culture actuelle qui incite chacun à privilégier des relations à la demande et sans véritable implication. Nous sommes devenus des intermittents de l’amour.
Le Phénomène des Intermittents de l’Amour
Les « intermittents du spectacle » désignent des artistes qui exercent leur art de manière ponctuelle et occasionnelle. Le couple contemporain fonctionne par intermittence. Les intermittents de l’amour représentent ce modèle relationnel qui tend à se normaliser : nous nous aimons, donc nous entamons une relation ; ensuite nous testons la cohabitation pendant un certain temps ; puis, généralement, nous nous séparons ; nous prenons alors « du temps pour nous » afin d’assimiler cette expérience malheureuse ; et nous réitérons l’expérience avec une nouvelle personne, jusqu’à « rencontrer la personne idéale ».
Toutefois, le temps s’écoule et ce qui semblait être une phase transitoire est devenu un mode de fonctionnement ordinaire et répandu. Les intermittents de l’amour constituent le statut d’une génération pour laquelle l’amour représente la principale zone d’incertitude de son existence.
Facebook, Miroir de l’Incertitude Amoureuse
D’ailleurs, Facebook, en proposant à chaque utilisateur de spécifier sa « Situation amoureuse » sur son profil, constitue un excellent révélateur de l’incertitude qui caractérise notre génération : « Célibataire » signifie clairement l’absence d’engagement ; « En couple » traduit un engagement imprécis déjà teinté d’incertitude concernant la nature et l’avenir de « la relation » ; « En union libre » suggère qu’aujourd’hui nous sommes liés mais que l’avenir reste flou, chacun étant libre de se retirer à tout instant ; « C’est compliqué » exprime une incertitude totale et oppressante dans le présent ; et finalement « Marié(e) » qui témoigne d’un engagement explicite.
La majorité des options proposées par Facebook expriment différents niveaux d’incertitude au sein du couple. Nous disposons de multiples façons de décrire l’incertitude dans laquelle nous évoluons. Une seule option permet d’affirmer notre engagement. Comme si nous avions accepté l’incertitude constante comme condition normale de notre existence en tant qu’homme ou femme.
Mais en réalité, même le statut « Marié » ne garantit plus un engagement total et durable. Car sur les plateformes sociales et les applications de rencontres, nous restons « attentifs aux opportunités » du marché amoureux, « réceptifs aux occasions » de découvrir mieux que la femme ou l’homme avec qui nous sommes actuellement liés.
La Situation Amoureuse Remplace le Statut Social
Sur un profil Facebook, nous pouvons constater que la notion de « Situation amoureuse » a remplacé celle de « statut social » (marié/célibataire…) car désormais, chacun se définit selon sa météorologie émotionnelle changeante : « Ce matin, les températures de mon sentiment amoureux sont plutôt basses. Cet après-midi, les températures vont monter légèrement. Il faudra patienter jusqu’à la semaine prochaine pour retrouver le beau temps de l’amour… »
Il suffit d’une seule expérience amoureuse décevante pour perdre l’envie de s’engager à nouveau dans une relation. La multiplication des aventures sentimentales, donc des séparations, décourage de plus en plus de personnes de construire un foyer stable.









