Dans notre société contemporaine, un nombre croissant d’hommes éprouvent une appréhension face à l’idée de bâtir une relation durable, qu’elle soit maritale ou non. Ce phénomène est communément désigné sous le terme de « phobie de l’engagement ».
Comment se manifeste la phobie de l’engagement ?
Prenons un cas typique : une femme et un homme font connaissance. Leurs rencontres se multiplient, l’intimité grandit, ils échangent des moments de complicité, des secrets personnels. Une alchimie particulière s’installe. Elle ressent une certitude : « C’est la bonne personne ! Je veux construire ma vie avec lui ». Mais lui, quelles sont vraiment ses intentions ? Impossible de le savoir.
Ne voulant pas précipiter les choses, elle adopte une attitude décontractée pour observer l’évolution naturelle de leur relation. Malheureusement, le temps s’écoule sans changement notable : certes, leurs rencontres restent agréables, mais l’homme n’évoque jamais un quelconque projet commun. L’avenir demeure flou.
Des questions l’envahissent : pourquoi ne formule-t-il pas une proposition claire ? Voit-il d’autres femmes simultanément ? Ne serait-ce finalement qu’une distraction passagère pour lui ? Elle prend son courage à deux mains et pose la question directement : « Quelle direction veux-tu donner à notre relation ? ».
Sa réaction traduit un malaise : « Que veux-tu dire exactement ? ». Sous la pression, il concède finalement : « Notre relation est agréable, c’est indéniable. Néanmoins, il est prématuré d’envisager l’avenir ».
Dans les jours qui suivent, une distance s’installe progressivement. L’enchantement initial laisse place à une atmosphère glaciale. Les échanges deviennent artificiels et se raréfient, jusqu’à ce que le silence ne scelle leur séparation définitive.
Ce scénario illustre parfaitement la phobie de l’engagement : l’incapacité à formuler un désir clair ou à prendre une décision ferme, et donc à faire une promesse à l’autre personne. Un tiraillement intérieur intense se produit : vouloir quelque chose sans parvenir à le désirer pleinement ; anticiper des regrets concernant un choix non encore effectué. La phobie de l’engagement se traduit ainsi : l’impossibilité pour le désir de se concentrer sur une seule personne et de poursuivre véritablement ce vers quoi il tend.
Pourquoi les hommes sont-ils davantage touchés par cette phobie ?
Deux théories circulent fréquemment dans l’opinion publique. Premièrement, l’homme présenterait, pour des motifs psychologiques ou biologiques, une incapacité innée à l’engagement et une prédisposition « naturelle » à l’infidélité.
Deuxièmement, les hommes rechigneraient à s’engager par crainte des femmes et de leur influence croissante dans la société, qui représenterait une menace pour leur identité masculine. L’infidélité masculine supposément instinctive, combinée à l’angoisse face aux femmes qui les surpassent désormais académiquement et professionnellement, expliqueraient cette réticence à l’engagement.
Toutefois, plutôt que d’attribuer cette situation à une quelconque pathologie biologique ou psychologique masculine, interrogeons-nous sur les facteurs culturels contemporains qui incitent les hommes à fuir l’engagement. Voici l’analyse proposée par la sociologue Eva Illouz.
La transformation de la masculinité : de la capacité d’engagement à la capacité de séduction
Dans les sociétés traditionnelles, un homme devait faire la démonstration de sa volonté et de sa résolution à épouser une femme. De quelle manière ? En pratiquant la maîtrise de soi, c’est-à-dire en s’interdisant tout rapport sexuel avant l’union maritale, en manifestant clairement son engagement et en sollicitant officiellement la famille de la promise pour demander sa main.
Il offrait une dot ou un présent matrimonial, attestant ainsi de son engagement à soutenir son épouse et, plus globalement, sa belle-famille. La virilité, la valeur masculine et la position sociale d’un homme se définissaient précisément ainsi : par sa capacité à s’engager envers sa future femme et sa communauté, et à honorer sa parole donnée.
Dans ce contexte, la femme occupait une position dominante. Elle recevait plusieurs propositions, disposait d’un choix réel et ne révélait ses sentiments qu’après que l’homme ait fait la preuve tangible de son engagement. La société et les familles exerçaient une pression constante pour que l’homme s’engage, que la femme accepte, et que les deux parties respectent leur engagement.
Ce cadre traditionnel conférait au mariage toute sa stabilité et sa légitimité sociale. Aujourd’hui, la définition de la virilité s’est radicalement transformée : être un homme masculin ne signifie plus fonder un foyer, mais plutôt démontrer sa capacité à conquérir et séduire des femmes, sans nécessairement s’engager durablement.





