La prétendue « science » du bonheur, véhiculée par un vaste mouvement psychologique, économique et politique, ne constitue-t-elle pas un instrument politique visant à neutraliser massivement toute forme de critique ? Voilà la thèse principale que l’on peut extraire de l’ouvrage Happycratie, et que nous nous proposons d’examiner plus en profondeur dans ce texte.
La promesse illusoire d’une existence sans souffrance
Cette « science » du bonheur nous fait miroiter une existence épanouie, totalement dénuée de souffrance. Dans notre quotidien, nous expérimentons des pensées et des sentiments tant négatifs que positifs. Selon cette approche, les pensées et les sentiments négatifs constituent un dysfonctionnement, révélant qu’un individu présente un « trouble psychologique » nécessitant une prise en charge. L’idée sous-jacente suggère qu’en s’orientant exclusivement vers le positif, nous éliminerions automatiquement le négatif.
L’impossibilité de vivre sans souffrance
Mais est-il réellement possible de connaître le bonheur sans jamais faire l’expérience de la souffrance ? Absolument pas. Nous pouvons ressentir des émotions contradictoires, éprouver simultanément du bonheur tout en portant une peine. Une pensée ou une émotion négative est-elle systématiquement condamnable d’un point de vue moral et politique ? Non plus.
Prenons l’exemple d’une émotion considérée comme « négative », telle que la haine ou la colère : elle constitue en réalité un élément salutaire puisqu’elle permet de s’insurger contre l’oppression et de combattre l’injustice – pensons notamment au mouvement des gilets jaunes. Ces émotions conduisent donc à l’action et à la réaction politique.
Quand la positivité cache les questions morales et politiques
La séparation entre émotions et idées négatives et positives tend à occulter les questions morales fondamentales du bien et du mal, du juste et de l’injuste, ainsi que la dimension politique de l’action collective.
L’individu, conformément à l’idéal néolibéral, se focalise sur ses pensées et ses émotions positives, écarte toute pensée ou émotion négative, perd ainsi toute aptitude à la critique et à la résistance, et se transforme progressivement en une sorte de soldat obéissant.
Le mythe dangereux de la résilience permanente
« Des soldats résilients, capables de se remettre aisément et rapidement des horreurs qu’ils sont contraints de perpétrer, devraient-ils être davantage valorisés que ceux qui en souffrent et qui en subissent les terribles conséquences ? Des employés résilients, immunisés contre les cruautés quotidiennes commises sur leur lieu de travail, contre les stratégies coercitives déployées par les organisations qu’ils servent, mériteraient-ils plus d’admiration que ceux qui en souffrent ? On peut légitimement en douter, tant sur le plan théorique que moral. »
Les oubliés de l’injonction au bonheur
Qu’advient-il de ceux qui souffrent de leur incapacité à se sentir résilients ou de ceux qui éprouvent de la culpabilité de ne pas être suffisamment heureux ? Cette forme de résilience ne nous conduit-elle pas vers un conformisme généralisé ? Sommes-nous tenus de maintenir une attitude positive en toutes circonstances ? Sommes-nous systématiquement responsables de notre propre souffrance ?
Quelle place reste-t-il pour la pitié et la compassion, pour l’entraide et la solidarité, pour la justice sociale et l’action collective ? Et peut-on encore dénoncer l’injustice économique et politique si l’essentiel consiste à se consacrer à son « développement personnel » et à ne cultiver que des idées et émotions positives quelles que soient les circonstances ?
L’épanouissement personnel comme écran de fumée politique
La culture de l’épanouissement personnel est en train d’occulter et de rendre caduque la question morale du bien et du mal ainsi que la question politique du juste et de l’injuste.
Par exemple, peut-on formuler une critique envers l’État d’Israël lorsque celui-ci se félicite d’être bien positionné dans l’indice de bonheur à l’échelle mondiale ? La communication orchestrée autour du bien-être et du bonheur vise à faire oublier la situation politique de colonisation et de domination exercée sur les Palestiniens : « Les Israéliens, d’ailleurs, brandissent fièrement leur excellent classement dans le palmarès mondial des pays où il fait bon vivre, comme si ce classement pouvait masquer le fait que ce pays souffre d’inégalités sociales plus que spectaculaires – parmi les plus élevées au monde – et se permet de surcroît d’en occuper un autre. »
De la même manière, peut-on émettre une critique concernant l’exploitation des travailleurs esclaves aux Émirats Arabes Unis si ce pays devient « the place » du bien-être et de l’épanouissement personnel ? Il est parfaitement légitime de nourrir de semblables préoccupations et un scepticisme comparable lorsque des pays comme les Émirats Arabes Unis et l’Inde – caractérisés par des violations massives des droits humains – se positionnent comme des leaders du bonheur et du bien-être.
Conclusion : résister à l’injonction du bonheur obligatoire
L’injonction au bonheur permanent constitue donc un outil politique de dépolitisation massive. Elle nous empêche de penser collectivement les injustices et nous enferme dans une logique individuelle de responsabilité personnelle face à notre mal-être. Résister à cette injonction, c’est préserver notre capacité à critiquer, à nous indigner et à agir collectivement pour transformer les structures injustes de notre société.







