« Vos épouses sont un champ de labour » : explication du Coran par le Coran

« Interpréter » le Coran est devenu l’expertise de tous. En particulier de ceux qui n’ont pas pris le soin de le lire et de le relire avec l’intention et l’effort de le comprendre. C’est devenu une technique politique pour dévaloriser une communauté musulmane et la contraindre à se soumettre et à se conformer à un ordre politique et culturel dominant. Alors que la liberté est revendiquée comme droit pour tous – y compris pour dénigrer une religion –, les musulmans sont sommés de censurer leur liberté et leur sens critique, et d’exister simplement en tant que « singe » ou « perroquet » qui n’a d’autre droit que l’obligation de répéter ce qu’on veut l’entendre dire.

C’est dans ce contexte politique et culturel qu’a émergé une polémique parmi bien d’autres, à partir du tweet du journal Le Monde :

L’extrait du Coran cité et complété de façon fantaisiste est celui-ci :

« Vos épouses sont pour vous un champ de labour ; allez à votre champ comme (et quand) vous le voulez et œuvrez pour vous-mêmes à l’avance. Craignez Dieu et sachez que vous Le rencontrerez. Et fais gracieuse annonce aux croyants ! ».[1]

Prendre son épouse pour « un champ de labour », est-ce s’autoriser à « l’utiliser » et à la « violer » comme le prétend cette polémique ?

« Interpréter » ainsi cet extrait du Coran, ce n’est pas simplement un acte intellectuel : c’est ici un acte politique indépendamment de la vérité du Texte. Et dans le champ politique, on a l’habitude de voir des scandales totalement fabriqués, en coupant-collant des fragments de discours pour faire dire ce que l’on veut à son ennemi et avoir ainsi des raisons de le dénigrer. Lorsque l’on n’a pas de méthode d’analyse et que l’on est animé par la volonté politique de dénigrer une communauté, on peut ainsi faire dire aux plus belles métaphores coraniques les pires des absurdités, au nom de « l’interprétation ».

Clarifier cette question, c’est l’occasion de sortir de toute interprétation fantaisiste et d’introduire la bonne méthode pour comprendre le Coran. Mais il n’y a pas de bonne méthode sans bonne volonté de comprendre. Donc comprendre est un acte moral – désirer la vérité plus que de « chercher la petite bête » – avant d’être un effort méthodologique.

Tout d’abord, un peu de logique : si le Coran avait encouragé les hommes à violer les femmes, il n’y aurait pas beaucoup de femmes et d’hommes qui suivraient cette religion. Ensuite, Si Dieu est le Créateur de tout et de tous, il ne convient pas de lui prêter une telle injustice. Car si Dieu est le Créateur de tout et de tous, Il ne peut qu’être Parfait et Sage dans ce qu’Il enseigne à l’être humain.

A présent, entrons un peu dans la méthode… Un extrait du Coran – comme toute phrase dans n’importe quel livre – n’est pas un « orphelin » (une vérité isolée) mais le membre d’une « famille » plus large (d’un tout, d’un livre où les phrases et les idées s’éclairent les unes les autres) : il a des parents (les passages qui le précèdent) ; des grands-parents (des chapitres ou sourates qui l’englobent) ; des oncles et tantes (des phrases ou des passages qui lui ressemblent et le complètent) et des enfants (des phrases et des idées qui descendent de lui, qui viennent après lui)… C’est une erreur, dans tout effort de compréhension d’un livre, que de traiter un fragment sans le situer par rapport au tout, à sa « famille ».

Prenons plutôt cette métaphore coranique comme un condensé de la philosophie du plaisir et de la sexualité dans le couple, et plus largement, de la philosophie de la vie à laquelle le Coran invite chacun.

En effet, on retrouve cette métaphore du champ à labourer à différents moments de la Parole coranique. Chacun est à l’image d’un agriculteur. Cette vie est à l’image d’un grand champ à labourer. Celui qui aspire à agir pour Dieu – donc à servir le Vrai, le Bien et le Juste – doit labourer le champ de cette vie ainsi que le champ de la vie dernière. Celui qui se détourne de Dieu va labourer le champ de cette vie et aura les fruits de ses bonnes actions dans cette vie uniquement. Demain, quand il se présentera devant Dieu, il ne pourra pas réclamer d’autres récompenses que celles qu’il aura déjà acquises dans cette vie : une vie heureuse, une épouse ou un époux aimant, etc.

« Quiconque désire labourer [le champ] de la vie dernière, Nous augmenterons pour lui son labour. Quiconque désire labourer [le champ] de la présente vie, Nous lui en accorderons de [ses jouissances] ; mais il n’aura pas de part dans la vie dernière »[2].

Mais concrètement, comment labourer le champ de cette vie et de la vie dernière ?

Chacun peut labourer le champ de la vie dernière en labourant le champ de cette vie présente, tout en s’efforçant d’avoir une intention pure, une parole bonne et des actes justes. Autrement dit, chacun peut labourer le champ de la vie dernière lorsque dans toutes les situations de sa vie quotidienne, il offre son sourire ou ses conseils, il partage ses connaissances, il va au secours d’une personne qui a besoin d’aide, il accepte de faire face à un conflit pour défendre le juste et résister à l’injuste, il partage de ses richesses ou de son temps, il témoigne en toute vérité même lorsque ça n’arrange pas ses intérêts personnels, il ne participe pas à la diffusion d’une calomnie, etc. On laboure le champ de la vie dernière lorsqu’on fait l’effort dans cette vie, d’agir pour Dieu, c’est-à-dire d’agir au-delà de ses intérêts individuels ou communautaires, et de viser le Vrai, le Bien et le Juste en toutes choses. On laboure le champ de la vie dernière lorsqu’on jouit des bonnes choses que Dieu nous a offertes et on s’efforce de respecter les quelques limites qu’Il fixe dans le but de ne pas tomber dans l’excès et l’injustice.

La civilisation musulmane a traduit cette philosophie dans un proverbe populaire :

« Vis pour ce bas monde comme si tu devais y vivre éternellement et vis pour  l’au-delà comme si tu devais mourir demain »[3].

L’idée principale ici, c’est que ce monde n’est pas à fuir parce qu’il serait mauvais et impur. Le monde – cette vie – est le moyen par lequel je vais vivre et exprimer mes idées, mes valeurs et mes convictions. L’islam n’est pas une « religion » abstraite ou cachée dans le cœur de chacun. C’est une religion – c’est une vision de la vie, des idées et des valeurs – que chacun est invité à concrétiser dans sa vie réelle quotidienne, individuelle et collective. L’islam n’est pas une religion monastique qui pousse à s’isoler de la vie sociale. L’islam n’est pas une religion individualiste qui pousse chacun à se retirer dans son « jardin personnel » pour cultiver son épanouissement personnel tout en étant indifférent à la vie de son entourage. C’est une religion qui invite à réaliser le Vrai, le Bien et le Juste dans la vie collective : dans la façon de répartir les richesses, dans la façon de manger, dans la façon de traiter un conflit, dans la façon de parler, dans la façon de cultiver l’amour ou de divorcer, etc.

Les sociétés humaines se succèdent depuis des milliers d’années. Chacune d’elles a « labouré » le champ de sa vie, a utilisé le temps de vie et les moyens (la raison, la créativité, la force des hommes, la nature…) que Dieu lui a offerts. Mais toutes les façons de labourer sa vie, d’occuper son temps libre et de vivre ne se valent pas. Le Coran nous invite à méditer :

« N’ont-ils pas parcouru la terre pour voir ce qu’il est advenu de ceux qui ont vécu avant eux ? Ceux-là les surpassaient en puissance et avaient labouré et peuplé la terre bien plus qu’ils ne l’ont fait eux-mêmes. Leurs messagers leur vinrent avec des preuves évidentes. Ce n’est pas Dieu qui leur fit du tort ; mais ils se firent du tort à eux-mêmes »[4].

Avant nous, il y a bien des sociétés qui ont couru après cette vie, qui ont exprimé leur force par mille et une actions (militaires, scientifiques, techniques, artistiques…). Elles n’étaient pas au service du Vrai, du Bien et du Juste dans cette vie, mais au service de leurs passions, de leurs désirs sources d’injustice et de domination. En labourant cette vie de cette manière, en refusant de suivre la sagesse qui leur était pourtant rappelée par des messagers, elles n’ont en rien lésé Dieu : elles se sont fait du tort à elles-mêmes dans cette vie – en produisant de l’injustice et des effets pervers résultant de leurs excès –  et dans la vie dernière car elles n’ont rien fait pour mériter le Paradis.

Après avoir fait tour de la métaphore du « champ de labour », on peut mieux comprendre en quoi « Vos femmes sont un champ de labour ».

Cette métaphore est un condensé de la philosophie de vie vers laquelle l’islam invite chacun : à ceux qui suspectent cette vie d’être un mal, qui suspectent l’amour et le plaisir sexuel d’être un péché, Dieu rappelle à chacun que cette vie, et que le plaisir que se donnent un homme et une femme, est une chose bonne et innocente. Il n’y a aucune suspicion ni aucune culpabilité à avoir. Le corps de l’homme et de la femme sont fait pour habiter l’un dans l’autre. Tout est bon parce que tout est offert à notre jouissance par le Créateur de tous. Mais il y a quelques limites à ne pas franchir pour ne pas tomber dans l’injustice. La sodomie et le viol font bien entendu partie de ces limites.

Le shaykh Tâhâ Jâbir al-‘Alwânî développe ainsi l’explication de ce métaphore :

« Le Coran entre, de façon métaphorique, dans le détail de l’éthique sexuelle. Le plaisir est permis à l’exception de la sodomie :

« Vos épouses sont pour vous un champ de labour », c’est-à-dire un lieu pour semer, cultiver et donner des fruits : du plaisir, de la joie, des enfants…

Mais tous les plaisirs de cette vie ne sont pas sains. Les limites que l’on respecte dans sa vie sont des bonnes actions que l’on prépare pour la vie dernière. Préparez l’autre vie en multipliant les bonnes actions dès maintenant, en respectant dès aujourd’hui les limites qui sont bonnes pour le couple et pour la société. Donc craignez Dieu si vous êtes tentés de ne pas respecter ces limites. Et sachez que vous allez rencontrer Dieu, avec un cœur en paix ou au contraire, avec angoisse. A ceux qui auront patienté et respecté ces limites, fais-leur part de la bonne nouvelle du paradis.

L’homme et la femme doivent être une maison l’un pour l’autre, dans le cadre du mariage et de la vie de famille. L’amour et le désir ne doivent pas étouffer le respect que l’on se doit dans le couple, le respect de la dignité humaine (al-karam) de la femme et de l’homme. Raison pour laquelle, une femme ou un homme ne doit pas aller voir ses amis et parler de ses relations sexuelles ou de sa vie intime »[5].

En conclusion, l’islam est une sagesse universelle qui rappelle aux hommes et aux femmes qu’ils sont faits pour faire couple, pour devenir une Maison l’un pour l’autre, une maison où chacun peut goûter à l’amour, à la joie, au plaisir, à la paix. Et pour que cette maison soit durable, on a besoin d’accepter quelques limites nécessaires pour que l’injustice n’en fasse pas une maison irrespirable. La métaphore du « champ de labour » vient renforcer cette idée : le plaisir partagé au sein de son couple est une belle chose que Dieu nous offre. Mais toutes les façons de « labourer son champ », de vivre et de faire l’amour ne se valent pas. Mal cultiver « le champ » de sa femme, ne pas en prendre soin, ou aller sur le champ de sa voisine (être infidèle) par exemple : ce sont autant de formes d’injustices contre lesquelles Dieu invite chacun à résister.

Pour aller plus loin :

Voici quelques articles qui permettent de voir la façon dont l’islam comme religion révélée (le Coran) et comme transmission d’une sagesse par le prophète Muhammad (la Sunnah), valorisent le mariage d’amour et le plaisir partagé au sein du couple marié :


Notes :

[1] Coran 2 : 223

[2] Coran 42 : 20

[3] Ce propos est souvent diffusé comme étant un hadîth (récit) exprimé par le prophète Muhammad (paix sur lui). Or ce n’est pas le cas. C’est plutôt un compagnon, Abdallah Ibn Amr Ibn Al-Ass, qui l’a formulé. Et cette formule est devenue par la suite un proverbe populaire

[4] Coran 30 : 9

[5] Shaykh Tâhâ Jâbir al-‘Alwânî, Les clés du Coran (séminaire dispensé en langue arabe).

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