L’usure de l’amour par les sites de rencontres

Les sites de rencontres conduisent à l’usure de l’amour. Comme n’importe quelle solution (outil, remède…), leur utilisation a aussi ses effets secondaires : plus on consulte de profils, plus on a de choix, plus on rencontre, moins on n’arrive à choisir, à prendre une décision donc à renoncer aux autres possibilités. Car à chaque fois qu’on échange ou rencontre quelqu’un, on se souvient du catalogue des choix possibles, on se dit qu’on trouvera encore mieux. Même lorsqu’on trouve une personne bien qui nous correspond, on anticipe la déception. Cette anticipation future crée l’incapacité à se décider au présent[1].

A force de fréquenter les sites de rencontres, le besoin de rencontrer son « âme sœur » se transforme en une quête infinie de plus en plus raffinée et sophistiquée.

Eva Illouz raconte l’un de ses entretiens avec des jeunes utilisateurs de sites de rencontres :

« Mon second exemple est celui d’Avi, un programmeur de 27 ans qui est sur Internet depuis plusieurs années. Mais, après avoir beaucoup utilisé les sites de rencontres pendant quelques mois, il a été déçu par ses expériences. D’après lui, le problème d’Internet est que les gens cherchent à trouver une personne appartenant à une ‘catégorie supérieure à la leur’, quelqu’un de mieux qu’eux. Les gens ne sont pas prêts à se contenter de quelqu’un comme eux. Comme ils ont la possibilité de voir de près beaucoup de gens qui sont mieux qu’eux, et qu’Internet leur donne l’illusion que ces gens-là sont accessibles, ce sont ces gens-là qu’ils ont envie de rencontrer, et non ceux qui sont vraiment à leur portée. Dès qu’une femme s’intéresse à lui, il commence à la trouver suspecte, et cela diminue l’intérêt qu’il lui accorde et le désir qu’il a de la connaître, parce qu’il pense appartenir à une catégorie supérieure à la sienne. Autrement dit, Avi considère que les gens sont à la recherche de la meilleur affaire, et qu’au cours de cette recherche leur goût s’affine ; c’est pourquoi ils refusent de conclurent une affaire possible, parce qu’ils sont convaincus qu’ils pourront toujours trouver mieux »[2].

Encore un autre exemple, celui d’une jeune femme qu’elle a interviewée :

« Prenons l’exemple de Galia.

Question : Avez-vous déjà utilisé un site de rencontres sur Internet ?

Réponse : Oui, malheureusement.

Question : Apparemment, ça ne vous a pas beaucoup plu ?

Réponse : Non. Non, ce n’est pas le problème du site. C’est le rendez-vous que je trouve insupportable. Vous voyez, je suis très sociable, extravertie. Ça ne me gêne pas du tout de parler à des gens. Mais là, il faut vraiment faire son petit numéro de vendeuse, il faut se présenter le mieux possible, il faut vite poser les questions pour savoir ce que cherche l’homme. Il faut se vendre le mieux possible sans connaître la personne, sans connaître son public-cible.

(…) Question : Pourquoi, alors, n’aimez-vous pas ce processus ?

Réponse : (…) Je n’aime vraiment pas ces rendez-vous, tous ces rendez-vous. (…) Je le fais parce que je veux vraiment rencontrer quelqu’un et parce que j’en ai assez d’être seule. Mais j’en ai assez, aussi, de rencontrer tous ces gens, de faire les mêmes plaisanteries, de poser les mêmes questions, d’avoir le même sourire plaqué sur le visage »[3].

Ce qu’observe Eva Illouz, c’est que la plupart de ses entretiens avec les personnes qui utilisent les sites de rencontres finissent par être habitées par « un mélange de lassitude et de cynisme » [4].

On devient cynique lorsqu’on sait qu’il y a quelque chose de malsain dans l’utilisation d’un produit de consommation – ici, les sites de rencontres – mais qu’on l’utilise et le consomme quand même, malgré les effets secondaires et pervers pressentis. La banalisation des rencontres multiples et rapides est en rupture avec la culture du romantisme traditionnel :

« Malgré l’abondance du choix proposé par les sites de rencontres, les personnes interrogées font souvent état d’un sentiment de déception. Le scénario classique est le suivant : les gens consultent une liste de partenaires potentiel(e)s (ou reçoivent l’email de quelqu’un) et ils décident d’entrer en contact par email avec un partenaire possible en se fiant à la photo et au ‘profil’ de la personne en question. Quand tout se passe bien, les gens commencent à fantasmer sur une rencontre future. Ce sentiment les conduit à avoir d’abord une conversation au téléphone. Beaucoup de gens, pour ne pas dire tous, déclarent que, lorsque la voix leur plaît, ils peuvent commencer à nourrir des sentiments très forts pour leur correspondant(e), ce qui donne à penser que l’imagination peut à elle seule faire naître des émotions.

Quand l’échange téléphonique est positif, il est suivi d’une rencontre réelle. C’est alors que, dans la grande majorité des cas, les gens éprouvent une vive déception. Ce phénomène est si courant qu’un livre consacré aux rencontres sur Internet inaugure par ces mots la partie intitulée ‘Comment se préparer au choc de la photo’ : ‘Si vous pensez qu’on peut éprouver un choc en entendant une voix, attendez de connaître le choc de la photo. En général, les gens ne ressemblent pas à leur photo (…). Même si votre site vous propose une petite vidéo à visionner, attendez-vous à une surprise’[5] »[6].

Cette déception n’est pas due simplement à cause de l’écart entre les attentes et l’expérience réelle de la rencontre. Elle est due à des attentes modernes souvent irréalistes.

Si on peut être déçu à cause d’un trop grand décalage entre le profil d’une personne sur le site de rencontre et la personne réelle que l’on rencontre, à l’inverse, un profil peut nous dissuader de rencontrer la personne, à cause de telle ou telle information que la personne a indiquée (son âge, ses préférences musicales…). Autrement dit, il y a des personnes qui pourraient tout à fait nous convenir en réalité mais dont le profil sur le site de rencontre nous dissuade de la connaître :

« L’auteur d’un guide sur les sites de rencontres raconte qu’une de ses clientes, nommée Hélène, ‘lui parla d’un homme qui s’intéressait à elle dans la vie réelle. Elle alla consulter sur Internet le profil de la femme qu’il souhaitait rencontrer et découvrit qu’elle-même avait trois ans de plus que l’âge limite qu’il avait indiqué. Autrement dit, sur Internet, ils n’auraient jamais pu se rencontrer’[7] »[8].

Ainsi, les sites de rencontres créent des blocages psychologiques qui, au lieu de faciliter l’engagement dans un mariage, augmentent la peur de s’engager.

Un autre jeune homme témoigne de son expérience des sites de rencontre :

« J’étais comme un gosse dans un magasin de jouets. Je voulais tester toutes les beautés des corps mais je m’intéressais pas beaucoup à la personne. J’avais à peine une relation avec une fille que je regardais les autres, et en parallèle, je continuais à me connecter sur les sites de rencontres. Ah tiens ! Elle, elle me plaît, elle a des cheveux bouclés j’adore, elle, elle est métisse, etc. C’était sans fin. Avec les sites de rencontres, t’as le sentiment que t’as plein de choix, que tout est facile. Ça te pousse à ne jamais t’engager, de peur de rater quelque chose de meilleur. Mais à force d’avoir peur de passer à côté d’une fille mieux, tu n’es jamais satisfait, et tu risques de passer ta vie tout seul. Aujourd’hui, j’ai envie d’aller faire des rencontres loin, loin d’Internet. A force de chercher des relations pleines de surprises et de folies, je me rends compte que je suis en train de passer à côté de l’essentiel. Comme ce petit SMS que tu reçois le matin, ‘Bonne journée mon chéri, je t’aime’, qui te donne une énergie indescriptible, qui te ferait déplacer des montagnes »[9].

Une jeune femme témoigne de son expérience des sites de rencontre :

« Quand je me suis retrouvée célibataire, je me suis inscrite sur plein de sites de rencontres. Au début, j’étais super enthousiaste, le monde s’offrait à moi. Mais au bout de quelques mois d’utilisation intense, j’ai tout désinstallé, car ça me montait à la tête. Sur ces sites, les mecs défilent comme sur un catalogue, t’as toujours envie de trouver s’il n’y en a pas un mieux. Je passais mon temps à ‘essayer’ et à ‘changer’. A la fin, je me suis rendu compte que j’avais perdu beaucoup de temps »[10].

Un autre jeune homme témoigne à son tour :

« Nous n’avons jamais été autant connectés et nous n’avons jamais été aussi seuls. Notre drame est que nous avons trop de choix. Nous sommes amoureux de la phase passion et nous y sommes dépendants, sérieusement dépendants, comme à de la cocaïne. Internet et le téléphone mobile nous permettent d’avoir accès à ce nouveau frisson tellement facilement que nous n’avons pas à nous remettre en question, jamais. Au premier coup de vent, la relation s’écroule, et on peut repartir aussitôt dans une nouvelle relation » [11].

En conclusion, les sites de rencontres ont tendance à accentuer la sophistication et la maximisation du choix qui entraînent la peur de s’engager, la peur de passer à côté de quelqu’un de meilleur. Ils poussent à « essayer » toujours plus de profils dans le catalogue des personnes possibles. Ils sont le miroir d’une époque où l’homme et la femme ont peur de s’engager, où l’amour perd de sa solidité, où se généralise « l’amour liquide »[12].

Cependant, dans une moindre mesure, il y a aussi des couples qui ont réussi à se connaître grâce à un site de rencontres et se sont engagés dans un mariage. Ce qui fait leur succès, c’est sans doute moins le site de rencontres que leur détermination à trouver une personne qui leur convienne, leur capacité à se décider sans se noyer dans le « tourisme » émotionnel et sexuel.

 

Notes

[1] C’est ce qu’analyse Illouz, Eva (2012), Pourquoi l’amour fait mal ? L’expérience amoureuse dans la modernité. Editions du Seuil

[2] Illouz, Eva (2006), Les sentiments du capitalisme. Seuil, p158

[3] Illouz, Eva (2006), Les sentiments du capitalisme. Seuil, p159-160

[4] Illouz, Eva (2006), Les sentiments du capitalisme. Seuil, p161

[5] Judith Silverstein et Michael Lasky, Online Dating for Dummies, New York, Wiley, 2004, p227

[6] Illouz, Eva (2006), Les sentiments du capitalisme. Seuil, p172

[7] Katz, Evan Marc (2003), I can’t believe I’m buying this book : a commonsense guide to successful Internet dating, Berkeley, Ten Speed Press, p105

[8] Illouz, Eva (2006), Les sentiments du capitalisme. Seuil, p176-177

[9] Témoignage de Paul

[10] Témoignage de Léa

[11] Témoignage de Hichem

[12] Cf. Zygmunt Bauman, L’amour liquide : de la fragilité des liens entre les hommes

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