L’islam : le grand OUI à l’amour et au plaisir

L’islam, c’est le grand Oui à l’amour et au plaisir. Mais dire ceci sonne faux aujourd’hui, car on a le sentiment qu’avant, on se mariait sans s’aimer et sans prendre de plaisir. Est-il vrai que l’amour et le plaisir, c’est une invention moderne ?

On entend souvent cette idée selon laquelle par le passé, on ne se mariait pas par amour mais sous la contrainte des familles, on se mariait sans s’aimer, pour faire des enfants, sans prendre de plaisir. Si on fait un peu d’histoire de l’amour dans différentes civilisations, on se rend compte à quel point cette idée est fausse et on a tendance à confondre l’histoire récente de l’occident notamment avec l’histoire de l’humanité[1].

Si on fait de l’histoire de l’amour, comme le confirme Eva Illouz :

« Il ne faut bien évidemment pas (…) surestimer l’écart entre le moderne et le prémoderne. Les hommes et les femmes se mariaient jadis en bénéficiant d’une certaine liberté, s’aimaient et se quittaient en ayant l’impression d’être relativement maîtres de leurs choix. »[2].

Prenons l’exemple de la civilisation musulmane qui a largement insufflé cette vision de l’amour aux couples : l’amour est beau, bon et innocent ; l’amour est un avant-goût du Paradis sur terre ; l’amour est bonté, don de soi, bienveillance (rahmah), tendresse (mawaddah), fraternité (ukhûwah), amitié, compagnonnage (sohbah), Maison (sakan), Vêtement (libâss), Aile (junâh) dont on couvre l’autre ; l’amour est plaisir, jouissance libre et responsable ; l’amour, comme la religion, ne peut se cultiver dans la contrainte ; l’amour, comme la religion, comme toute chose précieuse et fragile, a besoin d’une limite et d’un rempart pour le protéger et le rendre durable ; l’amour, comme toute chose précieuse, a ses excès, ses contrefaçons et ses perversions dont on doit se protéger[3].

En ce sens, le prophète Muhammad (paix sur lui) enseigne qu’aimer et se marier, font partie des plus belles choses dont Dieu nous permet de jouir dans cette vie.

Par exemple une fois, un père est venu le consulter parce que sa fille aimait un homme de condition modeste alors qu’il souhait la voir épouser un autre homme bien plus riche. Ce père n’est pas méchant. Il n’est pas opposé à l’amour ou au bonheur de sa fille. Sans doute par amour pour sa fille, il pense qu’il est préférable qu’elle se marie à un homme qui soit dans une meilleure situation économique, parce que cela lui rendra la vie plus agréable. C’est légitime pour un père de vouloir ainsi ce qu’on croit meilleur pour son enfant. Mais ce père ne s’est pas contenté d’avoir une conviction personnelle et de l’imposer à sa fille. Ce père sait qu’il existe une sagesse universelle, y compris dans la façon de choisir un époux pour sa fille. Il va consulter le prophète pour prendre de la hauteur, pour réévaluer sa conviction personnelle à la lumière d’une sagesse plus grande et plus juste. Le prophète lui répond :

« On ne connaît pas de meilleure chose que le mariage pour deux personnes qui s’aiment »[4].

Autrement dit, mieux vaut que la fille puisse se marier à quelqu’un qu’elle aime plutôt qu’à quelqu’un simplement parce qu’il a une meilleure situation économique. Car se marier par amour est l’une des plus belles choses que l’on puisse vivre.

Il est intéressant d’observer dans ce récit (hadîth) que l’amour ne suit pas de chronologie : on peut s’aimer après le mariage et on peut s’aimer avant de se marier. En effet, avant le mariage, l’amour peut naître d’un simple regard, de la voix qu’on entend, de la beauté, de l’intelligence, du courage ou de la générosité qui nous a touchée chez l’autre. Il peut naître plus lentement de l’habitude de se voir.

Dans son traité de l’amour, Ibn Hazm exprime ce même message :

« Il n’est point au monde de situation qui vaille celle de deux amants (…), unis par des liens licites agréables au Seigneur, et que leur bonne entente dure et se prolonge jusqu’à l’heure du trépas (…) »[5].

Plus encore, le prophète enseigne que prendre du plaisir avec sa femme, lui donner du plaisir, se donner l’un à l’autre du plaisir, c’est comme faire un don. Pour un couple marié, s’aimer et faire l’amour c’est comme faire un don ou une bonne action qui mène à la récompense de Dieu. L’amour et le plaisir ne sont donc pas un mal ou un péché. L’amour et le plaisir qui se cultivent dans le don et dans le lien durable du mariage sont une belle chose.

En effet, un jour, le prophète est interpelé par ses compagnons. Ces derniers se sentent désavantagés par rapport aux plus riches. Car plus on est riche, plus on peut multiplier les dons. Et plus on est de condition modeste, moins on a les moyens de faire des dons et donc des bonnes actions. C’est avec cette idée et même cette plainte qu’ils sont venus interpeler le prophète.

Ce dernier rappelle une sagesse universelle. Si les riches ont davantage de biens à offrir, chacun d’entre nous a quelque chose de bon ou d’utile à donner autour de lui :

« Les riches se sont accaparés toutes les récompenses : ils prient comme nous et jeûnent comme nous et, en plus, ils font des dons avec le surplus de leurs biens…  Il leur dit : « Allah ne vous a-t-il pas donné de quoi faire des dons ?

Louer Dieu est un don. Dire « Dieu est le plus grand » (Allâhu akbar) est un don. Dire « Louange à Dieu (Al-hamdulillâh) est un don. Dire « Il n’existe aucune autre divinité si ce n’est Dieu l’Unique » (Lâ ilâha illallâh) est un don. De même, défendre le bien et résister au mal ou même faire l’amour, c’est faire un don.

Les compagnons surpris demandent alors : ‘’Ô messager de Dieu, comment se fait-il que lorsque l’un de nous se fait plaisir (avec sa femme ou son mari), il obtient ainsi la récompense d’un don ?’’

Le prophète répond : ‘’Ne voyez-vous pas que s’il fait la même chose mais dans une situation interdite, ce sera compté contre lui comme un péché ? Et donc s’il le fait c’est compté pour lui comme un don’’ »[6]

Chacun a donc mille et une façons de donner et de se donner. Et faire l’amour, se donner l’un à l’autre, est d’une certaine façon faire un don.

C’est cette vision positive de l’amour comme don que l’islam enseigne à travers ses prophètes et la Révélation. Cette philosophie de l’amour a donné naissance, au sein de la civilisation musulmane, à l’idéal de l’amour courtois, à l’idéal de « la Dame »[7], c’est-à-dire à l’amour qui aspire au Beau et au plaisir dans la limite du Bien, à l’amour de ce qui est beau et bon dans l’amour, à l’amour de Dieu à travers et au-delà de l’amour de la Dame. Autrement dit, elle a donné naissance à l’idéal d’un amour qui se cultive dans la galanterie et le plaisir sexuel, qui s’inscrit dans un idéal plus large : devenir un homme et une femme bien, devenir une personne vertueuse.

Cette vision valorise l’amour et le mariage, sans les opposer. Cette vision qui fait de l’amour et du plaisir entre un homme et une femme mariés une expérience positive qui a la valeur d’une bonne action se diffuse par exemple en Andalousie musulmane[8] et même en occident chrétien :

« Il faut noter, par ailleurs, que c’est la société musulmane qui propagea dans l’Europe médiévale le culte de la Dame, inséparable de la tradition chevaleresque »[9].

D’ailleurs, la civilisation musulmane n’est pas perçue comme étant une civilisation obligeant les individus à se marier sans s’aimer et à s’abstenir de tout plaisir. Bien au contraire, l’occident chrétien voit dans la civilisation musulmane et dans l’islam la promotion de l’amour, de la sensualité et du plaisir sexuel. C’était le cas des chrétiens du Moyen-Age par exemple.

Pourquoi l’islam a-t-il du succès et attire autant de convertis ? Parce qu’il donne la liberté sexuelle, voire qu’il encourage la « débauche sexuelle »[10]. Telle est la réputation qu’on a de l’islam dans le monde occidental chrétien, jusqu’à la colonisation européenne et anglo-saxonne.

Pendant des siècles, la religion et la culture chrétiennes valorisaient le mariage sans amour et le sexe sans plaisir, dans le seul but de faire des enfants. Il ne doit y avoir d’amour que pour Dieu ou pour le prochain. Comparées à elle, la religion et la culture musulmanes sont perçues comme « impudiques ». Par exemple, un Abbé est choqué de voir chez les musulmans « l’impudicité la plus grossière entre les maris et leurs femmes. Il (le prophète Muhammad) accorde la liberté du divorce à volonté (…) »[11].

De nos jours encore, des historiens occidentaux analysent l’influence de la civilisation musulmane sur la civilisation chrétienne par la transmission de l’amour courtois de la première vers la seconde. Par exemple, Denis de Rougemont, dans un essai sur L’amour et l’occident, voit dans l’amour courtois l’influence négative de la culture musulmane sur la culture chrétienne. En effet, il accuse les cathares musulmans d’avoir influencé la culture chrétienne en introduisant l’amour courtois qui va s’opposer au mariage chrétien, qui lui, se vivait comme un engagement sans amour, destiné à faire des enfants.

En somme, la philosophie islamique de l’amour n’est pas une philosophie théorique et utopique mais une vision qui s’est concrétisée dans l’histoire pendant des siècles.

C’est ce qui fait dire à Stendhal, dans son livre De l’amour que l’Arabie est « la place forte de l’amour », autrement dit que c’est « The place to Love », le Pays et le Modèle de l’amour :

« C’est sous la tente noirâtre de l’Arabe-Bédouin qu’il faut chercher le modèle et la patrie du véritable amour »[12]


Cette vérité, qui s’est concrétisée pendant des siècles, contraste fortement avec l’expérience personnelle récente de nombreux musulmans qui ont parfois vu dans leurs parents une tradition dans laquelle l’amour ne s’exprime et ne se vit qu’à demi-mot. « La tradition » n’existe pas comme réalité homogène : la tradition telle qu’elle s’est développée après la colonisation et la révolution industrielle n’a rien à voir avec la tradition musulmane de tel siècle et de telle région. Et au-delà de la tradition, au-delà de la façon de vivre des générations musulmanes passées, en revenant vers le Livre de la sagesse – le Coran –, et vers des prophètes qui sont un exemple inspirant pour tous, chacun peut réapprendre l’art d’aimer, c’est-à-dire aussi réapprendre l’art de vivre.

Pour aller plus loin :

Voici quelques articles qui permettent de voir la façon dont la civilisation musulmane et l’islam comme religion révélée (le Coran) et comme transmission d’une sagesse par le prophète Muhammad (la Sunnah), valorisent le mariage d’amour :


Notes:

[1] Voir nos 2 articles qui montrent la vision occidentale chrétienne puis moderne de l’amour sur Adam, Eve http://delamour.fr/adam-eve-pomme-amour et la vision coranique de l’amour http://delamour.fr/coran-adam-eve-pomme

[2] Illouz, Eva (2012), Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité, Seuil, p372

[3] Voir nos articles sur la vision de l’amour que le Coran invite le couple à cultiver :  http://delamour.fr/lamour-cest-une-graine-plantee-dans-le-coeur-de-chacun

[4] Hadîth rapporté par Ibn Mâjah n°1847, par Al-Bayhaqî dans Sunnan Al-Kubrâ n°2347 et par Tabarânî dans Mu’jam Al-Kabîr n°11009. Authentifié par shaykh Al-Albani dans Sahîh Al-Jâmi’ n°5200 ainsi que dans Silsilah Sahîhah n°624.

[5] Ibn Hazm (2004), Le collier de la colombe. Les affinités de l’Amour dans la tradition arabo-musulmane, Editions Iqra, traduction de Léon Bercher, p105

[6] Hadîth rapporté par Muslim

[7] Bennabi, Malek (2003), Colonisabilité. Problèmes de la civilisation, Alger, Dar El Hadhara, p206

[8] Voir notre article Ibn Hazm : l’amour dans la culture musulmane andalouse http://delamour.fr/ibn-hazm-amour-culture-musulmane

[9] Bennabi, Malek (2003), Colonisabilité. Problèmes de la civilisation, Alger, Dar El Hadhara, p206

[10] Cf. Conférence John Tolan, Le musulman vu par les chrétiens européens au Moyen Âge – 38e minute : https://www.youtube.com/watch?v=j_10eMZ4pQw  

[11] L’Abbé Bergier, Chanoine de l’Eglise de Paris, Traité historique et dogmatique de la vraie religion tome 11. Avec la réfutation des erreurs qui lui ont été opposées dans les différents siècles, Imprimeur-Librairie de la Reine, Paris, p522 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6535858r/f1.item.r=arabe

[12] Stendhal, De l’amour, chapitre LIII, L’Arabie, p197. Editions Garnier Flammarion

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