Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies

« Bien-être », « bonheur », « développement personnel », « épanouissement personnel »… : tous ces mots sont de plus en plus présents dans notre vie quotidienne. Mais qu’est-ce que le bonheur ?

Le discours qui domine aujourd’hui promet à chacun le bonheur à condition de suivre cette ligne de conduite : « Concentre-toi sur toi-même », sur « le bon côté des choses, sur les choses positives de la vie », sur ton « développement personnel » ; « Tu dois apprendre à te connaître, à connaître ta vraie personnalité, à connaître et à gérer tes émotions ». « Ne cherche pas à changer le monde : tu dois te concentrer sur ton changement personnel. Ainsi le monde sera changé »…, et ainsi tu seras heureux.

Ce discours et cette vision du bonheur sont-ils universels ? Quels sont ses impacts humains : est-ce qu’ils contribuent à plus de bonheur ou à plus de mal-être dans le monde ? Est-ce qu’ils sont bien scientifiques ? A qui profite leur diffusion ? Qui en finance la diffusion ? Comment comprendre cette alliance objective entre des chercheurs, des psychologues, des thérapeutes, des professionnels du conseil d’une part, et d’autre part, les multinationales et les grandes institutions politiques ou gouvernementales ?

Ce sont ces questions majeures qu’aborde le Livre Happycratie, co-écrit par une sociologue (Eva Illouz) et un psychologue (Edgar Cabanas). Ce livre nous offre une critique du discours dominant sur le bonheur diffusé par le courant de la « psychologie positive », qui envahit notre quotidien et nos vies, et ce, depuis de nombreuses années mais aussi dans tous les domaines.

Il montre qu’au-delà des mots – « bonheur », « bien-être », « développement personnel… », il y a une industrie mondiale valant des milliards de dollars. C’est à coup de milliards de dollars que depuis quelques dizaines d’années on est en train de mondialiser cette vision du bonheur.

Il ne s’oppose donc pas au bonheur mais à la définition réductrice et individualiste qu’on tente d’imposer aujourd’hui ; à son enrobage « scientifique » et enfin, à son instrumentalisation par les acteurs politiques et économiques néolibéraux qui en profitent le plus.

Car ce discours sur le « bonheur » n’est pas seulement une description de la façon dont, en réalité, on peut objectivement atteindre le bonheur. Ce n’est pas une description de la façon la plus objective d’atteindre le bonheur. C’est une prescription, un discours normatif qui dit quelle est la vision du bonheur à laquelle nous devons adhérer. En effet, auparavant le bonheur se définissait comme le résultat d’une vie vertueuse : la vertu avait alors plus de valeur que le bonheur. Aujourd’hui, sous l’influence de ce discours dominant, le bonheur a plus de valeur que la vertu. Il se définissait par « sa relation au destin, aux circonstances ou à l’absence de chagrin ».[1] Aujourd’hui, il résulterait de notre propre pouvoir, de notre propre volonté.

Ce discours transforme ainsi la façon de comprendre le bonheur, de nous comprendre nous-mêmes et de comprendre le monde. Il est en train de former un individu, un travailleur, un entrepreneur et un citoyen nouveaux, conformistes car totalement focalisés sur leur vie psychologique et émotionnelle.

Le bon citoyen, c’est un « psytoyen » tellement focalisé sur sa vie émotionnelle et psychologique qu’il se désengage de tout combat au service du bien commun.

Le bon travailleur, c’est un individu qui ne résiste pas au changement, qui s’adapte, qui reste positif et qui se concentre sur son épanouissement personnel.

Le bon acteur économique, c’est un entrepreneur qui se prend en charge, c’est un « self-made man/woman » qui se fait tout seul, qui supporte tous les aléas de l’ordre économique néolibéral.

De plus en plus d’individus sont remplis de cette vision du bonheur : ils se focalisent ainsi sur leurs « défaillances psychologiques » et leurs émotions « négatives », ils veulent à tout prix les corriger et se changer.

Ce livre analyse l’obsession de la quête du bonheur en explorant quatre grandes questions :

  • Quelles sont les origines de cette « science » du bonheur ?
  • Comment s’est-elle imposée dans le champ du savoir et diffusée dans tous les domaines : de la psychologie à l’économie, en passant par la politique, pour toucher l’éducation et le travail ?
  • Au service de qui cette science est-elle ?
  • Quel type d’individus est-elle en train de former ? Quelles conséquences produit-elle ?

Faisons la petite histoire de la « science » du bonheur…

L’apparition de la psychologie positive commença en Amérique du Nord. Très rapidement, elle a convergé avec une véritable « économie du bonheur » et une « politique du bonheur ». Le docteur-psychologue Martin Seligman est le personnage central de cette psychologie positive. Il impulse un tournant dans l’éducation en affirmant ceci : en tant que parent, il faut se concentrer essentiellement sur les traits positifs de nos enfants afin qu’ils atteignent leur potentiel maximal plutôt que de se concentrer à tenter de corriger le négatif chez eux.  Ainsi, dès les années 1980, sous l’influence de la psychologie positive, l’éducation tend à se tourner vers l’estime de soi, pour enfin terminer au XXIème siècle avec une culture du « self-help », où chacun est invité à s’aider soi-même.

La tentative de justifier la psychologie positive scientifiquement a tourné à l’échec. Malgré cela, bizarrement, des millions de dollars de dons et de financements se mettent à pleuvoir de la part d’instituts publics et privés en Amérique.

Avec l’écriture du livre « Handbook of positiv psychology », le docteur Seligman obtient une indépendance dans son champ de recherche. La psychologie positive est rapidement devenue une nouvelle science du bonheur qui déclare pouvoir apporter les clés psychologiques donnant accès au bien être, au sens de l’existence, et à l’épanouissement personnel. Un réseau institutionnel mondial est créé.  Des multinationales comme Coca-Cola n’hésitent pas à y investir. L’armée américaine aussi joue le jeu avec un programme à la clé de 145 millions de dollars.

Grâce à ces soutiens, en moins d’une décennie cette quête du bonheur s’est étendue de la psychologie à l’économie, l’éducation, la thérapeutique, la santé, la politique, les neurosciences, les sciences du sport, les animaux, le management, les affaires etc. De psychologie positive on est rapidement passé au coaching et au développement personnel, un secteur qui génèrerait par an  2,356 milliards de dollars[2] dans le monde.

La psychologie positive se caractérise par sa grande popularité mais ne s’appuie sur rien de solide : il y a une faiblesse des résultats scientifiques et des insuffisances intellectuelles pour justifier autant d’investissements de recherches et son déploiement.

Economistes et psychologues sont alliés et travaillent main dans la main pour faire du bonheur un enjeu de politique publique.

D’ailleurs en 2014, Thrive[3] est publié. Il s’agit d’un livre écrit par des économistes qui font un plaidoyer réel incitant vivement les pouvoirs publics à augmenter les crédits destinés aux thérapies positives pour éradiquer le fléau de la maladie mentale ! La crise financière de 2008 contribua grandement à ce travail. Le but de la politique étant alors de maximiser le bonheur du peuple, plus important que la justice et l’égalité… Car si les gens sont heureux, alors qu’importe la justice, n’est-ce pas ? Finalement, la « science » du bonheur n’est-elle pas une arme politique de neutralisation de la critique ?

C’est ce que nous proposons d’approfondir lors de notre prochain article.

 

Notes:

[1] Edgar Cabanas & Eva Illouz (2018), Happycratie, éditions Premier Parallèle, p.9-10.

[2] Barbara Fredrickson, Positivity, 2009, ed. Crown, p.122

[3] Richard Layard & David M.Clark, Thrive, The Power of Psychological Therapy, Londres, Penguin,2015

 

Pour aller plus loin :

Extrait du livre Happycratie

-Interview Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies  ?

-Vidéo delamour.fr Quand la psychologie remplace la morale et la sagesse :

Le développement personnel est-il vraiment l’arnaque du siècle ?

 

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