De l’amour : ce que l’islam a d’essentiel à dire

A la question Qu’est-ce que l’amour ?, on peut répondre que l’amour est une forme d’attention à l’autre. L’amitié, la fraternité, la complicité, la tendresse, le don et la solidarité…, sont aussi différentes formes d’amour et d’attention à l’autre. L’amour est peut-être la plus haute forme d’attention à l’autre.

Mais dans quel état est notre attention aujourd’hui ? Notre culture et notre éducation actuelles nous ont-elles formé à porter notre attention sur ceux qu’on aime ?

Le plus difficile dans nos sociétés modernes, c’est de porter son attention sur l’essentiel

Noam Chomsky[1] – un intellectuel américain qui mérite toute notre attention – invite chacun d’entre nous à mener aujourd’hui un grand jihâd, un grand combat : se focaliser sur l’essentiel et délaisser le bruit informationnel.

Car c’est vrai, on est noyé dans l’avalanche quotidienne de bruits informationnels, d’images et de discours sur tous les sujets. Quand on est exposé tous les jours à une véritable pollution culturelle à travers Facebook, Whatsapp, Tweeter, Snapshat, Instagram, etc., on ne sait plus vers où regarder et porter son attention…

Tout l’enjeu des industries de l’information, de la publicité et du cinéma, c’est de capturer notre attention, et de l’attirer souvent vers le superflu, rarement vers l’essentiel.

Tout l’enjeu de chacun d’entre nous, c’est de rester libre d’offrir son attention à ce qui est essentiel et de ne pas se perdre dans le superflu.

C’est vrai dans le champ politique. Ça fait des dizaines d’années que la conscience musulmane est prisonnière de quelques sujets dictés par l’agenda politico-médiatique :

« Toi là-bas ! Tu serais pas le cousin d’un terroriste ? ». « Ton Livre-là, ton Coran, c’est pas lui qui t’a poussé à poser des bombes ? ». « Ton voile-là, c’est pas un homme ou un dieu caché derrière toi qui te l’a imposé ? »

Ça fait des dizaines d’années qu’on est convoqué au tribunal politico-médiatique pour se justifier et dire :

« Wallah chui innocent ! Le Coran, il est gentil, il appelle à la tolérance ! »[2]. « Wallah y a personne derrière mon hijab, je le porte toute seule comme une grande ! ».

Ces accusations répétées depuis des dizaines d’années nous détournent de l’essentiel. L’être humain n’a pas été créé pour passer sa vie à se justifier, à expliquer ce qu’il n’est pas et à s’excuser de crimes qu’il n’a pas commis.

La dispersion de l’attention est vraie dans le champ politique, et elle est aussi vraie dans le couple. C’est tellement vrai que de plus en plus de couples mariés sont perturbés par cette avalanche de bruits, d’images et de discours sur l’amour et le bonheur. On a sa femme ou son mari à ses côtés mais on a tous les autres qu’on voit tous les jours dans les films, la publicité, les réseaux sociaux ou les sites de rencontres qui accentuent la précarité du couple. Même les vieux s’y sont mis : aux Etats Unis, on a toute une vague de vieux qui divorcent – les hommes surtout – depuis qu’ils ont découvert qu’ils pouvaient avoir toujours mieux que la mémé qui a vécu à leurs côtés…

De même, les personnes célibataires – surtout les hommes – ont beaucoup de mal à se décider à s’engager dans un mariage, car « Ma définition, j’en veux toujours plus »[3] : si je m’engage avec quelqu’un aujourd’hui, je risque de rater quelqu’un de mieux demain. Donc je ne m’engage pas tout à fait. Je me laisse des portes de sortie. Et « je suis en quête du grand Amour », c’est-à-dire en fait, je suis incapable de prêter mon attention, même à celle que j’aime, tellement je suis dispersé.

Bref, on traverse une véritable crise de l’attention aujourd’hui, qui est due à notre incapacité à distinguer l’essentiel du superflu.

Faire perdre le sens des priorités, embrouiller sur ce qui vaut le coup que je donne mon temps de vie ou pas, c’est toute la mission de Shaytân

Lorsqu’Adam et Eve habitent la Maison du Paradis[4], Dieu les invite à vivre en respectant un message essentiel :

« Jouissez de toutes les bonnes choses qui vous sont offertes dans ce Paradis. Mais n’approchez pas du seul arbre que voici, sinon vous allez commettre une injustice ».

Shaytân (Satan) va créer de la confusion en inversant la réalité et la valeur des choses : il détourne l’attention d’Adam et Eve du Paradis infini des choses bonnes et permises, et la focalise sur la seule chose qu’ils ne devaient pas approcher. Tout ce qui était bon, donc permis dans le Paradis, est devenu sans valeur. Toute la valeur, toute l’attention porte désormais sur un seul arbre, celui qui était précisément interdit parce que source d’injustice.

C’est l’épreuve que Dieu a mise sur le chemin d’Adam et Eve. A cause du parasitage de shaytân, ils mangent du fruit défendu. Dieu leur pardonne. Il les place désormais dans une nouvelle Maison : la Terre. Dans cette Maison commune, Dieu invite Adam et Eve et au-delà, toute la famille humaine à respecter un principe essentiel :

« Jouissez de toutes les bonnes choses qui vous sont offertes dans cette Maison commune. Faite-le bien comme Dieu vous couvre de bien et de bonnes choses sur terre. Et résistez au mal autour de vous et en vous-même. Et remerciez Dieu »[5].

Ce principe est l’essence du Message de l’islam transmis par tous les prophètes sans exception.

Résister au bruit qui parasite notre attention pour se concentrer sur l’essentiel est un acte spirituel, moral et politique.

On ne peut passer sa vie à se comporter comme une Feuille qui se fait balader par tous les vents qui passent, par tous les bruits informationnels, par toutes les images et tous les discours. On peut passer sa vie à parler des mêmes sujets à la mode du moment, poser les mêmes questions du moment – dictées par l’agenda politique, médiatique et économique – ou on peut faire sa vie en se concentrant sur l’essentiel.

On peut passer sa vie à s’adapter à tout. Mais s’adapter à une époque qui est malade n’est pas un signe de bonne santé morale ou intellectuelle.

On ne peut pas passer sa vie à se conformer – sans critiquer – à sa tradition passée ou moderne. Les traditionnalistes et les modernistes sont deux formes de conformisme. Le traditionnaliste se comporte comme une Feuille face à la tradition passée et comme un Hérisson face à la tradition moderne. Le moderniste se comporte comme un Hérisson face à la tradition passée et comme une Feuille face à sa tradition la plus récente. La tradition passée et la tradition moderne ont chacune leur lot de bien et de mal, de justices et d’injustices.

Etre simplement traditionnaliste ou moderniste, c’est renoncer à ce qui fait sa grandeur en tant qu’être humain : exercer son jugement critique pour retenir le meilleur et résister contre ce qui est injuste.

Dieu n’a créé aucun être humain pour qu’il vive comme une Feuille, un Perroquet ou un Singe qui répète simplement ce que les vents et les bruits informationnels du moment lui dictent. Dieu ne nous a pas créé pour vivre comme un Hérisson allergique à tout et en réaction contre tout.

L’être humain n’est ni un dieu ni un ange mais il est plus grand que la Feuille, le Perroquet, le Singe ou le Hérisson. Ce qui fait la grandeur de l’être humain, ce sont ses choix d’idées et de valeurs. Car ses idées et valeurs d’aujourd’hui sont la réalité concrète de demain. Car en se concentrant sur l’essentiel, il s’améliore lui-même et il contribue à rendre le monde meilleur.

Aimer, c’est justement porter une grande attention à quelqu’un

Aimer est un acte spirituel, moral et politique. Car c’est choisir de porter son attention sur l’essentiel et faire l’effort de se préserver contre le superflu.

      Qu’est-ce que « l’essentiel » en amour ?

Est « essentiel » ce qui vient de « l’essence ». Par exemple, l’essence de parfum, c’est le concentré le plus pur et intense. A la différence de l’eau de parfum qui est la version diluée de l’essence de parfum.

De la même manière que l’eau de parfum ressemble à l’essence de parfum, les discours sur l’amour se ressemblent mais ne se valent pas.

Qu’est-ce que l’islam dit d’essentiel sur l’amour ?

      1. Aimer, c’est se sentir attiré, attaché donc solidaire de l’autre

Dieu a créé toute chose vivante par couple, par deux : les animaux, les végétaux, et l’ensemble de la création.

Les hommes et les femmes sont créés comme un couple interdépendant, solidaire l’un de l’autre, attirés et attachés l’un à l’autre. Dépendre des autres n’est pas une pathologie psychologique mais un signe de notre nature humaine.

Toute créature dépend d’une autre, comme l’homme dépend de la femme, le soleil de la lune, la terre du ciel, etc.

Dieu seul, parce qu’Il est Unique, ne dépend de rien ni de personne. Son indépendance est d’ailleurs le signe de son Unicité et de sa Perfection.

« Louange à Celui qui a créé tous les couples de ce que la terre fait pousser, d’eux-mêmes, et de ce qu’ils ne savent pas ! ».[6]

سُبْحَانَ الَّذِي خَلَقَ الْأَزْوَاجَ كُلَّهَا مِمَّا تُنبِتُ الْأَرْضُ وَمِنْ أَنفُسِهِمْ وَمِمَّا لَا يَعْلَمُونَ

Aimer, c’est donc être prêt à accueillir un autre que soi. C’est laisser de la place dans sa vie pour qu’un autre puisse être accueilli. C’est donc vivre en acceptant de se compléter et de s’achever l’un à travers l’autre.

      2. Aimer, c’est cultiver la graine de l’amour dans le champ du mariage

Dans la langue arabe, le terme « hubb » ou amour est de même racine que « habbah » qui signifie littéralement « graine ».

L’amour est à l’image d’une graine que toute personne porte en elle.

Le mariage est justement le champ dans lequel l’homme et la femme sont invités à cultiver la graine de l’amour pour en donner des fruits bons et durables : du plaisir, de la joie, de la paix, du bonheur et des enfants…

On croit que le mariage est un événement ponctuel : la rencontre de « la femme de sa vie », la robe de mariée avec le nœud original ou le voyage de noces en Inde…

Or le mariage est bien plutôt une activité quotidienne, un art de vivre : l’art de porter son attention à sa femme et au-delà, aux autres et de se mettre au service des autres. Etant donné qu’on dépend tous les uns des autres, on ne peut pas prendre soin de sa rose sans aussi prendre soin du jardin (de l’écosystème familial, amical et social) qui l’entoure.

Le mariage n’est pas une valeur et une réalité parfaite faite pour des personnes parfaites. C’est précisément l’inverse. Parce que l’être humain est imparfait, il a besoin du mariage comme chemin pour se parfaire : cultiver l’amour dans la patience, le don de soi, le goût de la vérité et de la justice…, au cœur de sa vie de couple et en famille.

      3. Aimer, c’est être un Vêtement l’un pour l’autre

Le Coran nous éclaire sur l’amour entre l’homme et la femme à travers la métaphore du vêtement :

« (…) elles (vos femmes) sont un Vêtement pour vous (les hommes) et vous êtes un Vêtement pour elles. (…) C’est ainsi que Dieu expose aux gens Ses signes afin qu’ils deviennent pieux ! ».[7]

هُنَّ لِبَاسٌ لَّكُمْ وَأَنتُمْ لِبَاسٌ لَّهُنَّ ۗ كَذَٰلِكَ يُبَيِّنُ اللَّهُ آيَاتِهِ لِلنَّاسِ لَعَلَّهُمْ يَتَّقُونَ

Le Vêtement embellit, met en valeur la beauté de l’autre, le rend plus désirable. Aimer l’autre, c’est donc l’habiller d’un vêtement qui le rend beau, qui valorise ses qualités et qui cache ses défauts.

Le Vêtement protège l’autre dans sa vulnérabilité, dans ses attentes, dans ses besoins, dans ses désirs, dans ses blessures, contre ses excès, contre ses manquements…

Le Vêtement est aussi ce qu’il y a de plus proche du corps, c’est la complicité, c’est une façon de dire à l’autre des choses précieuses sans le dire avec la bouche mais avec sa présence et la qualité de son attention.

      4. Aimer, c’est être une Maison l’un pour l’autre

Quand un homme et une femme se couvrent d’amour, d’attention et de bonté, ils deviennent comme une Maison l’un pour l’autre.

Dieu invite chacun à être une Maison, un sakan, l’un pour l’autre, c’est-à-dire à être soi-même un espace dans lequel le couple peut s’épanouir, goûter à l’amour, au plaisir, à la bonté, à la joie, à la paix, à la douceur, à la sécurité et à l’espérance… :

« Et parmi Ses signes Il a créé de vous, pour vous, des épouses pour que vous viviez en tranquillité avec elles (li-taskunû ilayhâ, mot-à-mot : afin que vous habitiez en elles) et Il a mis entre vous de l’affection (mawaddah) et de la bonté (rahmah). Il y a en cela des preuves pour des gens qui réfléchissent. Et parmi Ses signes la création des cieux et de la terre et la variété de vos langues et de vos couleurs. Il y a en cela des signes pour ceux qui savent ».[8]

وَمِنْ آيَاتِهِ أَنْ خَلَقَ لَكُم مِّنْ أَنفُسِكُمْ أَزْوَاجًا لِّتَسْكُنُوا إِلَيْهَا وَجَعَلَ بَيْنَكُم مَّوَدَّةً وَرَحْمَةً ۚ إِنَّ فِي ذَٰلِكَ لَآيَاتٍ لِّقَوْمٍ يَتَفَكَّرُونَ

وَمِنْ آيَاتِهِ خَلْقُ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ وَاخْتِلَافُ أَلْسِنَتِكُمْ وَأَلْوَانِكُمْ ۚ إِنَّ فِي ذَٰلِكَ لَآيَاتٍ لِّلْعَالِمِينَ

L’homme et la femme sont une Maison l’un pour l’autre en s’engageant dans une relation durable et solidaire.

     Conclusion : Le bonheur dans tout ça ?

Dieu promet le bonheur – al-falah – dans cette vie et dans l’autre, à toute personne qui cultive cette attention à l’autre, ce souci du bien commun.

Dieu promet le bonheur à toute personne qui cultive ces idées et ces valeurs : jouir des bonnes choses, être une Maison et un Vêtement pour l’autre, être solidaire de son couple et plus largement de sa famille et de sa société… Etre solidaire non pas en se conformant au désordre des autres, mais en résistant au désordre et en se mettant au service du bien commun.

La piété, c’est précisément le fait d’accepter ce chemin de vie. La piété est le chemin plus sûr vers le bonheur dans cette vie et dans l’autre.

Etre pieux, c’est être un soleil autour de soi : c’est donner de l’énergie aux autres, leur donner des ailes, leur donner de la joie, et permettre à chacun de vivre dignement.

Notes :

[1] Cf. le blog http://www.noam-chomsky.fr

[2] Celui qu’on appelle « l’imâm » Chalghoumi est la caricature du musulman prisonnier du bruit et du tribunal politico-médiatique : https://www.youtube.com/watch?v=MIkWMtstYLo

[3] Chanteur Booba, chanson Ma définition, album Temps mort

[4] Cf. article Le Coran : une autre histoire d’Adam, d’Eve et de la pomme

[5] Cf. Coran 2 : 60 : « (…) Mangez et buvez de ce que Dieu vous accorde ; et ne semez pas de troubles sur la terre comme des fauteurs de désordre ».

[6] Coran 36 : 36.

[7] Coran 2 : 187.

[8] Coran 30 : 21-22.

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  1. Fouzia dit :

    Baraka Allahu fik pour avoir ciblé l’essentiel en quelques lignes.
    Qu’Allah nous accorde de vivre pleinement cet amour et de nous mettre au service de l’autre pour notre propre bien.
    Fraternellement.

  2. Emeline Kouame dit :

    Tes articles sont vraiment de bonne qualité !! magnifique et riche en sens !!! bonne continuation 😘

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