Analyse du célibat musulman ou fantasme de la beurette ?

Aïcha – Téléfilm de Yamina Benguigui (2009)

Pourquoi le célibat est-il en train de se généraliser dans nos sociétés modernes ? « C’est parce que les femmes ont changé » diraient des hommes. « C’est parce qu’il n’y a plus d’Hommes » répondraient les femmes. Delamour.fr a publié deux articles qui permettent de dépasser cette explication simpliste et de comprendre ce phénomène en synthétisant les travaux de trois chercheurs majeurs pour analyser l’amour aujourd’hui : Eva Illouz, Jean-Claude Kaufmann et François de Singly :

L’homme a peur de s’engager dans un mariage. Il a peur de la femme ?

Les 6 raisons qui font que les femmes se retrouvent célibataires

Ces études sur le célibat dans les sociétés modernes sont-elles valables pour comprendre le célibat musulman ? Autrement dit, les musulmans sont-ils les enfants de leur temps, et à ce titre, souffrent-ils du célibat (et d’autres maux) comme tout le monde ou bien, du fait qu’ils sont musulmans, sont-ils imperméables aux maux des sociétés modernes auxquelles ils appartiennent ? 

Il existe un discours dominant qui prétend expliquer la raison pour laquelle les musulmans se retrouvent célibataires malgré eux. D’ailleurs, bizarrement, ce discours s’intéresse beaucoup plus aux femmes qu’aux hommes musulmans. En synthèse, ce discours affirme que les femmes musulmanes souffrent :

  • de la pratique du mariage arrangé et forcé ;
  • de l’interdiction de se marier par amour et de l’obligation de se marier par conformisme social ;
  • d’un islam qui leur interdit de choisir librement l’homme de leur vie ;
  • d’un islam qui leur interdit de se marier avec un homme autre que musulman, ce qui réduit encore plus leurs chances de se marier.

Cette explication du célibat de la femme musulmane est-elle scientifique ou bien n’est-elle que l’expression du « fantasme de la beurette » d’une part, et d’autre part, l’expression d’un regard postcolonial qui désire encore se positionner en sauveur de la femme musulmane ?

Bien souvent, on sélectionne quelques femmes du Maghreb, du Moyen-Orient ou d’Iran par exemple, pour en faire les représentantes de « la femme musulmane » et leur faire confirmer cette analyse « scientifique ». En effet, ces femmes sont sélectionnées et instrumentalisées pour représenter la parole des « musulmans » sur la scène médiatique, comme on le faisait déjà pendant la colonisation française de l’Algérie. On les décrit comme des femmes qui ont « le courage » de rejeter « la tradition », « la religion musulmane », qui veulent casser « les tabous » pour être enfin « libres » et « épanouies ». Elles sont présentées comme les « victimes » d’un système « patriarcal » qui se fonde sur « la religion ». Une fois qu’elles sont sauvées par les acteurs qui dominent la scène médiatique, elles deviennent les « héros » qui incarnent « une autre image de la femme musulmane et maghrébine ».

« Sauver » la femme des hommes et de l’islam, c’est le grand Récit mythologique qui sert à justifier toutes les politiques de domination du musulman aussi bien en France qu’à l’échelle internationale[1]

« Sauver » la femme de l’homme musulman : telle était déjà la propagande que diffusait la France coloniale pour légitimer sa domination. Dans son essai « La Bataille du Voile », l’intellectuel et psychiatre Frantz Fanon a très bien analysé ce regard colonial et ce fantasme de la beurette qui trahit le discours politique français de l’époque lorsqu’il prétendait « libérer » la femme algérienne du voile « imposé par l’homme ».

Libérer et dévoiler la femme musulmane, la décoincer, lui faire découvrir l’amour et le sexe : tel est le contenu du fantasme de la beurette qu’on retrouve dans la sociologie, la psychologie, la littérature, au cinéma, et même dans la gestion actuelle du culte musulman…

Par exemple, dans le cinéma français, d’un film à l’autre, la trame narrative est souvent identique : une maghrébine de cité, victime des hommes, de sa culture et de sa religion, rêve de fuir son quartier pour enfin goûter à la liberté et au bonheur. Elle tombe amoureuse d’un homme blanc. Son premier contact avec l’amour, c’est avec cet homme blanc. Les hommes de sa culture maghrébine ne représentent que violence, ignorance, domination et vie malheureuse. C’est l’homme blanc seul qui peut être son sauveur, celui qui va la conduire vers la civilisation de la liberté, de l’amour, du sexe et du bonheur. Il en fait son « agent secret » vers plus de « modernité ». Il en fait une héroïne à condition que son héroïsme se limite strictement au rôle qu’il veut lui faire jouer : « Au secours, sauvez-moi de la religion, de la tradition, des tabous et de mes grands frères ! », comme si son intelligence était incapable de penser autrement.

Cette trame narrative – cette « disquette » comme diraient les jeunes – se retrouve également en littérature, dans des livres tels que « Ils disent que je suis une beurette »[2], ou encore « La fatiha »[3], « L’enfer des tournantes »[4], « Le rêve de Djamila »[5].

Derrière le fantasme de la beurette, on découvre une vision occidentale paternaliste qui fait de la femme maghrébine un enfant que l’homme blanc doit sauver ; et qui fait de l’homme maghrébin la figure même du mal que l’on doit abattre. 

La plupart des analyses des questions de célibat, de mariage, d’amour ou de sexe chez les femmes musulmanes sont animées et structurées par le même grand Récit mythologique.

Cette vision passe à côté de la réalité de ces femmes et de ces hommes qui désirent simplement vivre l’islam dans leur vie personnelle et collective, et qui trouvent dans cette voie le moyen de se libérer et de s’épanouir en se mettant au service du vrai, du bien commun et du juste.

Il est temps de dépasser cette caricature de la pensée, de la femme musulmane et de l’islam.  

Delamour.fr a lancé une étude pour tenter de comprendre plus sérieusement le célibat des femmes et des hommes musulmans en France. En attendant les futures publications à ce sujet, voici quelques éclairages qui méritent d’être apportés ici :

  • Les mariages forcés ont largement disparu dans la pratique. Aujourd’hui, c’est une réalité marginale. Mais un on ne doit pas confondre mariage arrangé et mariage forcé. Un mariage peut être arrangé sans être imposé, en laissant la liberté de choisir.
  • La majorité des femmes (et des hommes) veulent vivre leur liberté et leur épanouissement à travers leur ouverture à l’islam et non pas en dehors de la religion.
  • Le célibat touche de plus en plus d’hommes et de femmes musulmans.
  • Si la femme musulmane se mariait davantage avec un homme autre que musulman, cela ne changerait rien au problème du célibat de la femme musulmane. Car le célibat se généralise d’abord chez les personnes animées par un idéal de vie moderne, par un idéal de liberté sans interdits qui a abouti à la généralisation de la peur de s’engager et des couples jetables. D’ailleurs, le fait que des hommes musulmans épousent une femme autre que musulmane n’a pas stoppé ni réduit la généralisation du célibat chez les hommes musulmans.
  • L’opposition entre l’amour et le mariage, entre le plaisir sexuel et le mariage est propre à la culture chrétienne, occidentale et moderne. L’islam et la civilisation musulmane étaient connus par la civilisation occidentale, jusqu’à la colonisation, comme étant favorable à l’amour et au plaisir sexuel.

En conclusion, pour comprendre le célibat des femmes et des hommes musulmans en France, on doit se dépolluer du fantasme de la beurette et du mythe d’un occident qui serait le sauveur d’une femme musulmane maltraitée. On doit avoir le courage d’écouter et d’observer les faits, au-delà des discours. C’est ce que nous avons tenté de faire dans le cadre de notre étude sur le célibat musulman dont les résultats seront publiés progressivement sur notre site.

Pour aller plus loin :

Voici quelques articles qui permettent de voir la façon dont l’islam comme religion révélée (le Coran) et comme transmission d’une sagesse par le prophète Muhammad (la Sunnah), valorisent le mariage d’amour et le plaisir partagé au sein du couple marié :


Notes :

[1] Femmes arabes dans le piège des images (Août 2015), article du Monde diplomatique https://www.monde-diplomatique.fr/2015/08/KHALIFA/53508

[2] Nini, Soraya (2001), Ils disent que je suis une beurette, Fixot.

[3] Aït-Abbas, Jamila (2005), La Fatiha, Poche.

[4] Bellil, Samira (2002), L’enfer des tournantes, Folio Documents.

[5] Benatsou, Fatiha (2009), Le rêve de Djamila, Robert Laffont.

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